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Ikki : une histoire des révoltes populaires dans le Japon médiéval et moderne (XVe-XIXe siècles), Pierre-François Souyri*

Ikki. Pour un Japonais d’aujourd’hui, le mot a une résonance archaïque et n’est plus d’usage courant. Il est associé le plus souvent aux révoltes paysannes sous l’Ancien Régime Tokugawa, quelque chose comme nos jacqueries d’autrefois.

Depuis le XVe siècle au moins et jusqu’à la fin du XIXe siècle, voire jusqu’à l’été 1918 qui connaît les grandes « émeutes du riz », l’histoire japonaise est en effet traversée d’épisodes nombreux et répétitifs de colère populaire fulgurante qui poussent les villageois mais aussi le petit peuple des villes à créer des coalitions de gens qui défilent pour obtenir justice et exiger réparation. Ces manifestations tournent parfois à l’émeute et peuvent finir par embraser des régions entières. On réclame le plus souvent la démission d’un intendant brutal ou avaricieux, la baisse des redevances ou la suppression des impôts nouveaux, mais aussi le retour des terres mises en gage par les cultivateurs auprès des prêteurs d’argent, l’acte de grâce qui abolit les dettes. À l’appui des exigences populaires, on n’hésite pas à recourir à la violence : on saccage, démolit et incendie.

Solidarités populaires
L’ikki fait donc partie de la tradition populaire, des temps médiévaux jusqu’à l’aube de la modernité. L’archipel connaît plusieurs grandes séquences de violence populaire : le XVe siècle par exemple, au point qu’on a pu parler de « siècle des ikki ». Ou les épisodes de l’ère Temmei dans les années 1780, ou encore celui des années 1830. Puis, entre 1866 et 1869, quand le pouvoir shôgunal vacille et s’effondre, quand un nouveau régime se met en place dans la plus grande incertitude, on recense d’innombrables flambées de violence populaire impliquant sans doute des centaines de milliers d’émeutiers. Dans les années qui suivent la restauration, notamment en 1873 puis en 1876 encore, les paysans se révoltent en masse contre les exigences fiscales du nouveau régime et obtiennent partiellement satisfaction.
Pourtant, l’ikki n’est pas qu’une simple explosion de colère populaire. Il s’agit d’une pratique qui se retrouve dès les débuts des temps médiévaux dans tous les groupes sociaux, moines, guerriers, notables des campagnes ou petits paysans pauvres.
Pour obtenir satisfaction dans un contexte qu’ils jugent a priori défavorable, les gens concernés se réunissent et jurent de ne jamais se séparer tant que leurs objectifs ne seront pas atteints. Ils forment ainsi une « ligue » ou une « conjuration » au sens strict du terme. De la force sacrée du serment qu’ils ont collectivement prêté, ils tirent une puissance qui leur permet souvent d’imposer leur point de vue aux autorités supérieures. L’ikki se constitue dès lors selon un rituel particulier : on se réunit dans l’enceinte sacrée du sanctuaire ou du temple local à la lueur des torches, on jure, on brûle le texte du serment et on boit l’eau de la source sacrée mélangée aux cendres du document consumé pendant que résonne le gong ou la cloche du temple. Dès la fin de la période ancienne, on voit les moines manifester de manière menaçante contre les autorités en faisant « défiler les palanquins sacrés ». De même voit-on naître à partir du XIVe siècle des ententes collectives locales de samouraïs : ils se constituent alors en ligues qui les entraînent à la bataille ou les aident à maintenir la paix sur une région. De leur côté, les habitants d’un domaine s’unissent pour exiger la baisse des redevances ou le renvoi d’un prévôt malveillant. Les premières de ces coalitions paysannes remontent au XIIIe siècle, peut-être sont-elles même plus anciennes encore. Au XVe siècle, les gens des campagnes manifestent fréquemment pour l’obtention d’un édit de grâce qui soulage leurs peines. Transcendés par le sentiment d’avoir l’appui des divinités et la justice pour eux, les « conjurés » peuvent menacer leurs adversaires de la colère divine s’ils n’obtempèrent pas, et il faut bien admettre que les autorités se montrent souvent incapables de résister à ces mouvements de fond qui peuvent s’emparer de la population d’une commune, d’un terroir voire d’une région entière. L’ikki surpasse dans sa résolution jurée la force du clan familial de la maison guerrière, celle des moines regroupés dans leur monastère ou celle des paysans regroupés derrière leur commune ou leur village.

Différents types de revendications et de révoltes populaires
Dès le XVe siècle, les chroniqueurs se sont interrogés – souvent pour s’en offusquer – sur ces mouvements et en ont gardé le souvenir. Les révoltes autour de Kyôto en 1428 puis en 1441 ont particulièrement frappé les esprits par l’ampleur des protestations et des violences. En 1428, profitant de la vacance du pouvoir après la mort du shôgun Ashikaga Yoshimochi, les campagnes autour de la capitale Kyôto s’agitent et des révoltes finissent par éclater. On réclame un édit de grâce proclamant le « gouvernement de la vertu », c’est-à-dire l’abolition des récentes ventes de terres des paysans endettés. Les insurgés font sonner le gong, s’assemblent et partent en cortège armés prendre d’assaut les maisons des usuriers, déchirent les reconnaissances de dettes et récupèrent les biens gagés. Dans les villages où la communauté paysanne est puissante, le sentiment de solidarité l’emporte sur la peur et la tradition de soumission. Des marches sont organisées sur Kyôto où l’on fait le siège des maisons de riches marchands, de brasseurs de saké ou de moines qui font office de banquiers.
Les archives monastiques gardent souvent la trace de ces conflits. À partir du XVIIIe siècle, nombreux sont les chroniques mais aussi les rapports seigneuriaux qui relatent ces épisodes de révoltes. Leur nombre laisse entrevoir l’intérêt déployé par la société pour ces mouvements, voire l’inquiétude des groupes dirigeants devant ces poussées de colère populaire incontrôlable.
Une typologie de ces révoltes, les ikki, a pu être esquissée par les historiens japonais qui divisent ces mouvements, à l’époque des Tokugawa, en trois types :
• d’abord les révoltes de protestation locale au cours desquelles les chefs de village se font les porte-parole du mécontentement et exigent l’application de la justice. Les paysans servent alors de force d’appoint aux leaders mais l’initiative vient rarement des paysans les plus pauvres des communautés.
• Puis les révoltes anti-seigneuriales qui regroupent l’ensemble des paysans d’un district administratif voire d’un fief et qui contestent la nature des mesures politiques prises par le pouvoir.
• Enfin, et c’est surtout le cas dans le second tiers du XIXe siècle, les révoltes de type millénariste animées par une conviction politico-religieuse qui peuvent embraser des régions entières pendant plusieurs semaines.

Contestations
de l’ordre établi ?

Quand ils estiment que les promesses n’ont pas été tenues, que leurs plaintes n’ont pas été entendues, les paysans se liguent derrière la communauté villageoise pour exiger une politique seigneuriale plus juste. Ils organisent des défilés armés, font sonner le tocsin, se réunissent sur les berges d’une rivière ou dans un sanctuaire au fond des forêts pour établir une liste de revendications, désigner leurs ennemis et signer un pacte égalitaire dans lequel ils affirment l’objectif de leur coalition et jurent leur union. Les insurgés se noircissent le visage à l’encre, revêtent de longs manteaux en paille de riz pour résister à la pluie et de grands chapeaux qui couvrent une partie de leur visage, tiennent des étendards sur lesquels est inscrit le nom des villages entrés en dissidence. Ils sont armés de fauchards, de bêches, parfois aussi de sabres et de fusils de chasse. Mais l’arme la plus répandue reste la pique en bambou. Les révoltés se rendent en cortège auprès de la résidence de celui qui est désigné comme le responsable de leurs maux, un administrateur, un accapareur, un marchand. Ils agissent vite, incendient, brûlent les reconnaissances de dettes, les rôles fiscaux, attaquent les geôles dans lesquelles croupissent certains de leurs proches. Puis vient le temps des porte-parole qui négocient avec les représentants de l’autorité. On se plaint des nouvelles dispositions fiscales ou juridiques qui ne font qu’accroître le contrôle social et les charges fiscales. On renouvelle sa confiance dans les autorités mais on demande le limogeage des mauvais conseillers à l’origine des mesures nouvelles. En définitive, on s’en remet au sens de la bienveillance du seigneur.
En général, les autorités seigneuriales écoutent le motif des plaintes et tentent d’y remédier parfois, mais les leaders sont arrêtés et, le plus souvent, mis à mort publiquement. Les chefs exécutés sont alors considérés par les insurgés comme des héros martyrs et leur tombe fait parfois l’objet d’une véritable dévotion. De véritables chroniques sont rédigées par des lettrés du cru évoquant le souvenir des grands moments de la révolte, la cruauté des pratiques seigneuriales, la résistance, l’héroïsme des chefs condamnés, travestissant parfois la réalité pour lui donner plus de force. Ces récits contribuent à répandre dans les couches populaires un certain sens de la justice sociale en même temps qu’une mémoire de la révolte, à l’origine d’une insubordination croissante.
Malgré leur violence, ces mouvements ne contestent pourtant jamais l’ordre en place. Ils pointent les dysfonction­nements du système idéologique confucianiste dominant – la rupture de l’harmonie – mais gardent leur foi dans la capacité des puissants à exercer leur bienveillance à leur égard. Même si ces mouvements n’ont pas de dimension révolutionnaire au sens strict, leur fréquence et leur radicalité n’en contribuent pas moins à maintenir une pression très forte sur les élites qui se raidissent dans leurs certitudes face à un monde en pleine évolution.  

*Pierre-François Souyri est historien. Il est professeur à l’université de Genève.

La Revue du projet, n° 40, octobre 2014
 

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