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L’abolition est-elle synonyme de prohibition ? Clément Arambourou

Esquisse d’une position communiste
sur la question de la prostitution

Par ses qualités, le dossier du numéro 38 de La Revue du projet sur le corps se situe dans la lignée des numéros précédents. Mobilisation d’universitaires et d’intellectuels reconnus, participation de dirigeants du Parti, textes clairs, concis et précis. Ce numéro est également marqué par la persistance de contradictions auxquelles le Parti communiste refuse de se confronter dans son traitement du problème que constitue le système prostitutionnel.

« Avec l’abolition des rapports de production actuels, écrivent Karl Marx et Friedrich Engels dans leur fameux Manifeste, disparaîtra la communauté des femmes qui en découle, c’est-à-dire la prostitution officielle et non officielle. » L’affirmation est claire, le système prostitutionnel est incompatible avec l’idéal communiste. Mais quelle voie suivre pour l’éradiquer ? Certainement faut-il d’emblée rejeter l’attente de l’abolition des rapports de production capitalistes pour prendre les problèmes de la prostitution et du patriarcat à bras-le-corps. Une des caractéristiques distinctives du mouvement communiste est l’entretien d’un lien constructif avec le champ intellectuel et le champ militant afin d’élaborer la ligne stratégique qu’il entend mettre en œuvre, et La Revue du projet y contribue. Pourtant, certains propos avancés dans ce numéro ont de quoi surprendre. Patrick Pharo y mobilise une philosophie politique libérale à peine dissimulée pour défendre la reconnaissance du « travail sexuel ». En effet, l’argument central de sa contribution repose sur le « libre choix des individus » et son interview se conclut par une invitation à séparer « l’éthique érotique » – cette « question privée » – du « politique ». Celles et ceux pour qui – et les féministes les premiers – le privé est politique resteront estomaqués... Pour sa part, Nicolas Malaquin, secrétaire national à la formation de l’Union des étudiants communistes, prend la plume pour diffuser la position officielle du Parti. La pénalisation des clients est justifiée par l’opposition aux « 343 salauds ». Or, ce groupe d’hommes a justement suscité de vives réactions d’hostilité de la part des partisans de l’argument libéral susmentionné. Cette argumentation libérale – pour qui la vente de services sexuels doit être protégée par la liberté de commerce au même titre que n’importe quelle activité – est justement celle qui est portée par le Syndicat du travail sexuel (STRASS). Il est donc particulièrement regrettable que cet argumentaire ne soit pas affronté, d’autant plus qu’il dénonce fort logiquement la prostitution forcée (le capitalisme fait bien l’éloge du travailleur dit « libre ») et que le STRASS est le principal mouvement composé de prostitués à prendre la parole au nom de prostitués (et il est possible de le regretter).

De difficiles contradictions
Ici, le mouvement communiste se trouve face à de difficiles contradictions. Les opprimés ne doivent-ils pas se libérer eux-mêmes ? Peut-on donc alors aussi facilement rejeter la parole des personnes prostituées et les réduire à l’état d’aliénés – le sens politique du terme risquant toujours de glisser vers son sens psychiatrique ? Mais le mouvement communiste – la plus petite définition du communisme restant la lutte contre l’extension des rapports marchands – peut-il accepter la pérennisation et l’extension du domaine de la marchandisation de la sexualité ? Peut-il sérieusement concevoir qu’il puisse exister une quelconque liberté réelle du commerce sexuel compte tenu de l’état actuel des inégalités de sexe et de classe ? Et si l’on considère que le domaine de la sexualité est un domaine comme les autres (puisque devraient lui être appliquées les règles communes des droits du travail, de l’entreprise et du commerce), ce constat ne devrait-il pas amener à la conclusion absurde que les agressions sexuelles devraient être traitées comme des agressions banales (et donc le viol se verrait décriminalisé). Ce sont ces contradictions qu’il convient d’affronter si l’on veut produire une position authentiquement communiste plutôt que de s’aligner sur la rhétorique commune au PS et à l’UMP, et ce sans rejoindre les fractions d’EELV converties au libéralisme économique aussi bien que sexuel. D’autant que, comme l’avance Lilian Mathieu dans sa contribution à ce numéro, chacun des deux camps – que l’on nommera libéral et prohibitionniste – a partiellement tort et raison : les personnes prostituées se partagent entre personnes victimes de contraintes directes et personnes autonomes ; raison de plus pour refuser l’alternative.  

Construire une dynamique d’abolition
Ce refus peut s’appuyer sur la position prise par le Mouvement français pour le planning familial, organisation particulièrement peu suspecte d’antiféminisme ou de complaisance avec le proxénétisme et dont la parole sur le sujet reste trop peu relayée. Comme les communistes, le Planning familial affirme sa volonté de construire une société égalitaire libérée des rapports marchands, de la violence et de la domination masculines. Il souhaite inscrire sa lutte contre ce qu’il appelle le système « prostitueur » (terme signe de « putophobie » caractérisée du point de vue libéral du STRASS) et ce en toute connaissance des « réalités de terrain » et des intérêts immédiats des personnes prostituées bien souvent victimes d’un système « esclavagiste ». Il constate également que la tendance répressive actuelle prend bien garde de « mettre en cause les profits des réseaux de proxénètes » et que, en s’attaquant aux clients, cette tendance rendra le quotidien des personnes prostituées encore plus précaires. Pour le Planning, sans une transformation radicale de la répartition des richesses et des conditions de vie, les conditions d’abolition de la prostitution ne seront jamais réunies. Qui peut croire que Najat Vallaud-Belkacem*, membre du gouvernement de Manuel Valls et ancienne collaboratrice de Gérard Collomb à Lyon, aussi préoccupée des droits des femmes qu’elle l’est, puisse avoir un quelconque intérêt à bouleverser les rapports de production actuels ? C’est sans attendre ce processus de transformation que le Planning familial propose de construire un mouvement d’éducation populaire promouvant une sexualité libre et égalitaire. Il insiste aussi sur la nécessité de permettre à toute personne d’accéder à un système judiciaire réprimant les violences sexistes et sexuelles. Bien entendu, pour les communistes, cette sexualité libre et égalitaire exclut les rapports de prostitution qui, par définition, reposent sur un échange inégal. Il en va de même d’un autre type de sexualité marchande étrangement absent du débat, celui orchestré par l’industrie pornographique ; n’est-ce pas la preuve que la loi de pénalisation en préparation prend bien garde de ménager les puissants intérêts des magnats de l’industrie et de la finance ?

Ce qui est esquissé ici est une voie communiste authentique mettant le Parti en rupture avec les positions répressives-hypocrites ou libérales-désenchantées pour lesquelles optent les partis de défense de l’ordre – social, politique et sexuel – actuel, voie qui est dessinée par les tensions entre un idéal communiste abolitionniste exigeant et une analyse concrète de la situation vécue par celles et ceux qui n’ont que leur sexualité à vendre. Cette situation, c’est celle dont témoignent les associations prohibitionnistes ainsi que les associations de santé communautaire et les praticiens des sciences sociales, ces deux dernières catégories étant majoritairement opposées à la pénalisation… Et il ne s’agit certainement pas d’accepter les revendications conduisant à un développement ou à une pérennisation des relations de prostitution qui seraient en totale opposition avec le projet communiste mais de construire une dynamique d’abolition. Faut-il rappeler que pour un marxiste, et en opposition à la position idéaliste, une abolition ne se décrète mais doit plutôt prendre la forme d’un processus d’émancipation construit avec les victimes des rapports de domination – d’où la fameuse formule de Lénine au sujet du pas en avant ?

* Au moment de la rédaction de cette contribution Najat Vallaud-Belkacem était ministre des droits des femmes.

 

 

La Revue du projet, n° 40, octobre 2014

Il y a actuellement 1 réactions

  • L’abolition est une prohibition.

    Le terme "abolir" renvoi au fait d'interdire quelque chose de négatif, comme l'esclavage, la peine de mort, les privilèges de la monarchie... Mais on ne peut pas abolir quelque chose que des personnes revendiquent comme une liberté individuelle ! Des hommes et des femme déclarent se prostituer, le revendiquent et se battent pour être reconnus tels, c'est leur choix. C'est idiot et hypocrite de leur dire: "On va abolir votre droit à vous prostituer. Et cela en sanctionnant vos clients " Mais pour cela il faut déjà admettre que des personnes réclament le droit de se prostituer, chose que les prohibitionnistes leur refusent ! Avec cette loi "d'abolition", en pénalisant les clients, les prostitué-es qui se revendiquent tels sont également touché-es par cette pénalisation ! Et sont alors contraint-es de quitter la prostitution (ce que veulent les prohibitionnistes) ou à plus de clandestinité et donc de risques. Ce qui revient alors à exactement la même chose qu'une interdiction ou une prohibition ! Ce n'est pas étonnant dès lors que la ligue des droits de l'homme s'oppose à cette loi. «la CNCDH (Commission nationale consultative des droits de l’homme)estime que l’interdiction d’achat d’un acte sexuel et la pénalisation des clients de la prostitution n’est pas une mesure appropriée pour lutter contre la traite et l’exploitation de la prostitution».

    Les prohibitionnistes tiennent aussi absolument à se faire passer pour "abolitionnistes" car cela rappelle l'abolition de l'esclavage. Mais voilà, l'esclavage est déjà aboli. Que ce soit pour forcer des gens à ramasser du coton, à coudre des vêtements, ou à se prostituer, l'esclavage est un crime. Mais ramasser du coton, coudre des vêtements ou se prostituer, sans y être contraint physiquement ou moralement, cela n'est pas un crime.

    Il y a d’une part une pratique, la prostitution, et, de l’autre, un crime, forcer quelqu'un à se prostituer. "La Cour de Justice de l’Union européenne énonce que la prostitution est une activité indépendante, comme n’importe quelle autre. En pénalisant le client, le droit français décide donc de sanctionner ce qui n’est pas interdit, choix quelque peu surprenant."

    La prostitution n'est donc pas un crime ! C'est hélas un "mur de pensée" indépassable pour les prohibitionnistes. Pour qui prostitution = viol , et cela quelques soient les conditions de prostitution(comme le texte précédent le précise, cela devrait donc aussi être le cas pour la pornographie, fini Marc Dorcel!). Difficile de faire plus réducteur et simpliste ! Quel contraste avec les propos subtils de Médecins du Monde France ! Qui explique :" il existe un gradient pour les personnes se prostituant en matière de choix, de vulnérabilité, d’exploitation avec des hommes, des femmes, des personnes en situation régulière ou irrégulière. Il n’y a donc pas de groupe social uniforme soumis à des contraintes similaires, et l’on ne peut donc pas envisager un dispositif légal caricatural qui ne soit pas à l’image de la réalité complexe."

    Pénaliser tout client-e de prostitué-e n'est donc pas une abolition. Non, c'est bien une interdiction détournée qui vise à éradiquer la prostitution.

    C'est comme si certains réclamaient la pénalisation de ceux qui achètent du tabac, tout en autorisant les bureaux de tabac. Les buralistes pourraient alors légitimement crier à l'hypocrisie d'une telle mesure.

    Cette loi sur la pénalisation des clients de prostitué-es est bien une prohibition, et ceux qui soutiennent cette loi sont des prohibitionnistes. Et encore, en simplifiant à l’extrême des problèmes fort complexes liés à la prostitution, et en refusant toute légitimité à ceux qui se revendiquent prostitué-es, j'estime que le terme prohibitionniste est somme toute assez faiblard.

    Et le PCF dans tout ça ?

    Les dirigeants du PCF comme tous ceux du Front de gauche sont complétement restés sourds aux manifestations de prostitué-es, des associations leur venant en aide, d'organismes de santé, qui luttent contre cette loi.

    Pourtant nombreux sont ceux qui s'opposent à cette loi : Médecins du Monde, Act Up-Paris, le Planning familial, Aides, la ligue des droits de l'Homme, le NPA... et plus d'une centaine d'associations, qui ont tous signé un "Manifeste contre la pénalisation des prostituées et de leurs clients."

    Et pas que de petites associations : « Depuis son application en 1999, la loi n’a pas amélioré les conditions de vie des travailleurs du sexe, mais au contraire les a empirées ». Tel est le bilan sans détour du « modèle suédois » dressé par le Programme des Nations Unies pour le développement. L’Organisation mondiale de la santé, l’Onusida, et le Conseil national du sida sont par ailleurs unanimes : la pénalisation de la prostitution nuit à la santé des personnes qui la pratiquent.

    En niant un droit fondamental aux travailleurs-euses du sexe, et en les amalgamant de fait à des victimes incapables de discernement, les prohibitionnistes défendent donc une loi injuste et liberticide, sans que le PCF ne s'y oppose.

    "Aller plus loin en sanctionnant les clients des travailleurSEs du sexe majeurEs, en l’absence de tous abus ou violence, portera non seulement une atteinte inacceptable à notre liberté sexuelle mais aura aussi pour effet d’aggraver notre situation. Nous rejetons l’idée selon laquelle nous serions, par principe, des victimes qu’il faudrait sauver, ce contre notre gré". STRASS (Syndicat du TRAvail Sexuel)

    Je pense que le PCF se doit de défendre tous les travailleurs, et même si ces travailleurs sont des travailleurs-euses du sexe. Le PCF ne doit donc pas ignorer les propos du STRASS.

    Pour l'heure,cette loi est bloquée au Sénat (surement grâce aux travaux de commission avec le STRASS et Médecins du Monde). Elle sera peut-être enterrée. Il y aurait eu alors beaucoup de débats pour rien.

    Mais que de temps et de lutte perdus ! Qui auraient pu servir à revendiquer une augmentation des effectifs de l'Office central de répression de la traite des êtres humains (OCRTEH) d'une part, et améliorer les conditions de travail des travailleurs-euses du sexe, d'une autre... De cela, il n'en fut jamais question, hélas...

    Je termine sur cette parole de Lilian Mathieu, sociologue au CNRS spécialiste de la prostitution: "L’abolitionnisme (de la prostitution) est un des rares mouvement qui n’accorde aucun droit d’expression à celles et ceux qu’il prétend défendre"

    Par Raphaël Vienne, le 06 February 2015 à 21:45.