La revue du projet

La revue du projet
Accueil
 
 
 
 

L’état du monde, entretien avec Lydia Samarbakhsh

Israël-Palestine, Libye, Irak, Syrie, Ukraine... Les conflits en cours secouent le monde. Lydia Samarbakhsh, responsable du secteur International du Conseil national  du PCF, livre l’analyse que les communistes font de la situation, trace des pistes de sortie de crise et appelle à la mobilisation pour la paix.

Après l’agression israélienne contre Gaza qui a causé plus de 2 000 morts, comment intensifier la solidarité ? Quelles pistes pour une paix durable ?
La voie pour une paix juste et durable est connue de tous depuis longtemps : c’est celle de l’application des résolutions de l’Organisation des Nations unies avec, aux côtés d’Israël, la reconnaissance de l’État palestinien dans les frontières de 1967 et Jérusalem-Est pour capitale, l’arrêt de l’occupation et de la colonisation israéliennes, le droit au retour des réfugiés et la libération, la destruction du mur et la libération des prisonniers politiques.
Pour se donner toutes les chances d’y parvenir, il faut maintenant contraindre Israël dont le gouvernement ne veut pas la paix à des négociations sous égide internationale. Et pour l’obliger à respecter ses engagements et à négocier, il faut à présent activer le poids des sanctions. La communauté internationale doit en finir avec l’impunité israélienne. L’offensive terrestre de l’été 2014, la troisième et la plus meurtrière en dix ans, a donné lieu à de véritables crimes de guerre dont Israël doit répondre, et cela devrait entraîner de facto la suspension immédiate de l’accord d’association qui le lie à l’Union européenne et de tous les accords bilatéraux de coopération avec Israël. Notre priorité première est de rendre ces suspensions incontournables en faisant pression sur nos gouvernements qui ont la responsabilité d’aider à la résolution d’un conflit et d’une injustice qui durent depuis 66 ans. Il faut aussi, comme d’autres pays européens, que la France interdise la commercialisation des produits issus des colonies et les investissements étrangers dans les colonies.
Deuxième priorité : obtenir aujourd’hui la libération des prisonniers politiques à laquelle Israël s’est soustrait, et c’est le sens de la campagne internationale pour la libération du député Marwan Barghouthi et des prisonniers politiques dans laquelle nous sommes pleinement engagés.
Enfin, il est indispensable de franchir une étape significative dans la coopération avec les Palestiniens. La reconstruction de Gaza va prendre une dizaine d’années, elle coûte près de dix milliards d’euros et nos États et l’UE doivent s’y consacrer dans les plus brefs délais à la hauteur des besoins. Nous appelons l’État à s’inspirer de l’action des collectivités territoriales et à développer dans le même temps la coopération économique et culturelle avec les habitants des villes et villages de Cisjordanie, et des camps de réfugiés. Les Palestiniens doivent pouvoir reprendre les rênes de leur économie qui est étouffée et spoliée par l’occupation.

 
Quelle est votre analyse de la situation en Irak ? L’escalade guerrière est-elle inévitable face à la barbarie de l’État islamique ?

La situation dramatique que vivent les Irakiens aujourd’hui est le résultat de causes internes (la politique du gouvernement Al-Maliki) et externes (les guerres et intervention américaine de 1990-1991 et 2003). La période ouverte par l’intervention et l’occupation américaine a vu l’effondrement de la puissance publique irakienne, le dépeçage de son économie, et la division de la société sous le coup d’une politique communautariste sur fond religieux et ethnique appuyée par la Constitution de 2005 mise en place par Paul Brenner, « gouverneur » de l’Irak. Cette constitution conçoit un système électoral et un partage des pouvoirs sur critères ethniques et confessionnels, et la création de régions « chiites » et « kurdes » avec de nouveaux pouvoirs économiques et politiques dans le but d’affaiblir l’État central. Dès 2007, le sénateur Joe Biden, actuel vice-président des États-Unis, envisageait la partition de l’Irak sur des bases confessionnelles entre chiites, sunnites et Kurdes. L’idée n’est pas nouvelle. Depuis 1916, et l’accord Sykes-Picot, le dessin des frontières des pays de la région est décidé par les « Occidentaux » et, depuis sa création en 1920, l’Irak qui possède la quatrième réserve mondiale de pétrole, avec une capacité de production quotidienne de 12 millions de barils, a toujours été sous influence étrangère, d’abord anglaise puis américaine. Malgré l’opposition des forces progressistes et démocratiques à toute idée de partition, la politique d’Al-Maliki, les évolutions régionales, les pesantes influences étrangères, les faiblesses de l’Irak et, par voie de conséquence, le déploiement de l’État Islamique (EI) la mettent à l’ordre du jour de la façon la plus violente qui soit. L’EI, créé en 2006, a profité de l’exaspération et des humiliations ressenties par les populations sunnites, et bénéficié de l’apport des dizaines de milliers de cadres et soldats de l’armée de Saddam Hussein renvoyés sans solde en 2003. Son projet politique est celui d’une théocratie sur fond d’épuration ethnique en Irak, et au-delà au Liban et en Syrie. De ce fait, l’intervention « occidentale » sous commandement américain, qu’on nous annonce pour une durée d’au moins trois ans, va crédibiliser son discours politique et justifier encore plus son action aux yeux des populations qui le soutiennent. Alors, oui, tout cela aurait pu être évité, à chaque entreprise guerrière, à chaque décision politique qui a spolié les richesses du pays et joué avec les populations comme avec des pions et qui a mené droit au désastre.
 
Trois ans après la chute de Khadafi, la Libye s’enfonce dans le chaos. Quelles voies emprunter pour en sortir ?
Le ministre français de la Défense en a pratiquement fait l’aveu en expliquant, en septembre dernier, « qu’en Libye, nous nous rendons compte qu’à la suite de l’opération Serval puis Barkhane au Mali, les groupes terroristes qui ont essayé de prendre le pouvoir au Mali se régénèrent et se ressourcent maintenant dans le sud libyen, à la faveur de la déstructuration de l’État ». C’est un cercle infernal car l’intervention militaire de l’OTAN en 2011 sous égide américaine et la mise en place d’un Conseil national de transition (CNT) – que la France alors présidée par Nicolas Sarkozy a été la première à reconnaître comme représentant officiel de la Libye – ont fait de la Libye une véritable plaque tournante du trafic d’armes et un repaire de djihadistes. Cette intervention a déstabilisé l’Afrique de l’Ouest dont le Mali, et ses répercussions s’en ressentent du nord à l’est du continent. À présent, ce seraient les résultats, qu’on a pourtant dits « positifs », des opérations au Mali qui seraient à l’origine du chaos libyen. On dit vouloir contrer le risque de « globalisation du terrorisme » mais cela n’aura jamais de fin tant que les interventions militaires déstabilisatrices demeureront le seul moyen utilisé pour prétendument parer aux déstabilisations qu’elles ont elles-mêmes engendrées ! Le Livre blanc de la Défense de 2013 reprend à son compte la doctrine de celui de 2008 faisant du Sahel et « d’une partie de l’Afrique subsaharienne », une « zone d’intérêt prioritaire » pour la France. Quel échec !
Car, en réalité, la situation de la Libye est parfaitement connue de François Hollande depuis son arrivée au pouvoir et la décision d’une nouvelle opération extérieure de la France, prise en lien avec l’offensive aérienne contre l’EI en Irak, ne vise pas le retour à la sécurité de la population, la reconstruction de l’État, le développement du pays qui est à genoux. Sa production pétrolière, estimée à 1,6 million de barils par jour il y a quelques années, est tombée à 250 000 barils quotidiens en 2013 dont le contrôle est un enjeu pour les groupes djihadistes. Mais qui a soutenu ces djihadistes ? Qui les soutient encore ? Certains alliés de l’OTAN n’ont-ils vraiment rien à déclarer ? Peut-être faudrait-il tarir le mal à ses sources ?
La voie politique et diplomatique multilatérale sous égide de l’ONU, et un véritable appui au développement avec une vision de long terme et la lutte contre les inégalités comme objectif sont les seuls à mêmes de sortir le pays et sa région de l’enfer où ils sont plongés. Mais cela exige de pays comme la France de changer radicalement de stratégie, de politique et de méthodes.
 
De nombreux observateurs interprètent la crise ukrainienne avec les codes de la guerre froide. Cette lecture vous semble-t-elle pertinente ? Quels liens le PCF entretient-il avec les communistes ukrainiens qui sont persécutés ? Quelle issue pour le peuple ukrainien ?
Depuis des mois, la confrontation de l’Union européenne alliée aux États-Unis avec la Russie sur le théâtre de la crise ukrainienne prépare l’opinion à ce qu’ils nomment « une nouvelle guerre froide », c’est-à-dire le rapport de forces constant, la menace d’intervention, la surenchère militaire, l’usage des sanctions avant toute démarche politique et diplomatique. Ce retour de la Guerre froide est la vision – si ce n’est le vœu ! – de l’OTAN mais la Russie dirigée par Vladimir Poutine utilise les mêmes codes. Le renforcement du sentiment national face à l’arrogant antirussisme américain et européen n’est pas pour autant facteur d’apaisement. Cela étant et c’est important, cela ne veut pas dire le retour à un monde bipolaire opposant deux visions ou projets de société. C’est un affrontement qui à bien des égards est du même ordre que celui des puissances à la veille de la Guerre de 1914-1918 mais avec le poids de l’histoire du XXe siècle. Les « Occidentaux » ont tout fait pour que l’Ukraine au lieu d’être un « pont » entre l’Europe et la Russie devienne une « tête de pont » de l’OTAN face à la Russie. Ils l’ont fait en soutenant les oligarques et les plans d’ajustement du FMI, en soutenant d’autres oligarques et les nouveaux plans d’ajustements du FMI contre les anciens tenants du pouvoir et avec une bienveillance impardonnable envers les forces nationalistes et d’extrême droite qui ont émergé et sèment la terreur et la mort. Les communistes ukrainiens avec lesquels nous entretenons des liens solides de fraternité et de solidarité sont sur le point d’être interdits, toute l’opposition démocratique au président Porochenko est muselée car ils ont toujours prôné le dialogue avec les séparatistes de l’Est plutôt que la guerre. Les communistes ont dès avant les événements de Maidan réuni trois millions de signatures pour un référendum sur l’Accord d’association avec l’UE, ils ont plaidé pour le renforcement des pouvoirs des parlements régionaux, le maintien de l’intégrité territoriale et de la souveraineté de l’Ukraine dans le respect de son caractère pluriethnique et multiculturel. Ils mettent en cause les choix du gouvernement ukrainien qui a appauvri le pays et son peuple. Voilà le danger qu’ils représentent. Nous avons contribué à faire entendre leur voix en les invitant en France en juin où ils ont été reçus par notre secrétaire et le président du groupe à l’Assemblée nationale pour une audition devant la presse et, il faut le dire, la presse ne s’est pas précipitée pour les rencontrer. Pour sortir l’Ukraine de la crise, il faut d’un côté que le dialogue national en Ukraine s’engage sur la base du cessez-le-feu signé entre le pouvoir central et les séparatistes de l’Est pour des réformes démocratiques garantissant les mêmes droits à tous les Ukrainiens dans leur diversité mais aussi, de l’autre, que s’amorce un dialogue multilatéral engageant l’UE et la Russie dans l’élaboration d’un cadre de coopération et de sécurité commune. Les mesures économiques adoptées par Kiev sous dictée du FMI, la mise en place de la nouvelle force d’intervention rapide de l’OTAN aux frontières de la Russie et l’adoption en procédure d’urgence de l’Accord d’association avec l’UE sont autant d’huile jetée sur le feu, et de choix qui devraient être défaits si l’on veut réellement sortir l’Ukraine de la crise.
 
Quel est votre regard sur le rôle actuel de la France sur la scène internationale ?
Dans quel cadre et avec quels outils pourrait-elle agir dans le sens de la politique que vous défendez ?

La France, son président aime à le répéter, est la cinquième puissance mondiale et membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU. Cela  lui donne des responsabilités particulières mais pas celle de « diriger » le monde au bras des États-Unis. Notre pays devrait être sur tous les fronts de la paix au lieu de participer à la militarisation des relations internationales qui sapent en permanence l’outil de prévention et de résolution des conflits qu’est l’ONU. Notre priorité devrait être : que pouvons-nous, que devons-nous faire pour démocratiser et redonner plus de force et de poids aux instances internationales, l’ONU où chaque peuple compte pour un et où la règle commune est le respect du droit international ? Que pouvons-nous et devons-nous faire pour que la priorité de l’ONU soit la lutte contre les inégalités économiques et sociales, et le développement partagé ? Notre politique de partenariats doit elle-même être complètement repensée à cette aune. Aujourd’hui l’action de notre politique étrangère vise à garantir à la France ses parts de marché dans la globalisation capitaliste, et le résultat est que c’est le commerce des armes qui contribue de 5 à 8 points à la balance du commerce extérieur, c’est un gâchis absolu puisqu’ainsi nous aidons à entretenir les conflits au lieu de les résoudre. Si nous commencions par sortir de l’OTAN, nous retrouverions notre indépendance et notre souveraineté, et notre capacité à élaborer de nouveaux partenariats avec les pays qui cherchent aujourd’hui à construire un nouvel ordre mondial fondé sur l’exigence du « bien vivre » comme s’y sont engagés en juin les 130 pays participant au Sommet du G7+Chine. La France pourrait commencer par deux initiatives fortes : celle de l’annulation de la dette des pays les moins avancés et en voie de développement, et celle de s’engager concrètement dans une refondation de l’UE qui permettrait de refonder à leur tour les accords d’association que l’UE impose à ses interlocuteurs. Nous devons également contribuer à émanciper nos économies et l’économie mondiale du carcan des institutions de Bretton Woods, de la finance et de l’hégémonie du dollar. Une telle démarche d’ensemble relancerait d’ailleurs notre propre machine industrielle en la diversifiant. Dans les semaines et mois à venir, nos dirigeants actuels devront choisir leur camp : soit celui des peuples, du développement partagé, de la paix, de l’émancipation et de la solidarité ; soit celui des multinationales, de la finance, de la compétition, de la domination et de la dérégulation avec le Grand marché transatlantique (TAFTA). La France doit rejeter ce traité, négocié dans le dos des peuples, et qui programme un pas de plus dans l’affaiblissement des États au profit des multinationales.

 

Entretien réalisé par Léo Purguette

 La Revue du projet, n° 40, octobre 2014

Il y a actuellement 0 réactions

Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires.