La revue du projet

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Le projet « FoldaRap », une expérience de l’ouverture, Emmanuel Gilloz*

Les dynamiques d’échange et de partage qui se développent  à travers ces projets ouvrent la voie à d’autres modèles économiques.

Les espaces de mutualisation et de partage des moyens et de la connaissance ont toujours existé, mais nous assistons depuis quelques années à un essor de ce type d’espaces sous la forme de fab-labs, hackerspaces, et autres makerspaces. Leur développement répond et contribue à un renouveau de l’intérêt des individus de réaliser des choses par eux-mêmes. Ces lieux sont parfois présentés comme l’avant-garde d’un mouvement de réappropriation des outils de production, qui s’inscrit dans une transformation plus globale de nos sociétés. L’idée commune à ces lieux est de donner accès aux gens à des moyens qu’ils ne pourraient posséder seuls, de façon à améliorer leur potentiel d’action. Si la technologie peut sembler très présente dans cette approche, elle n’en est pas l’élément central. Ce sont plutôt les dynamiques d’échange et de partage au fondement d’Internet et d’une culture du « libre » qui ont une influence sur tous les secteurs et gagnent depuis peu le monde physique.
La plupart des exemples de projets réalisés grâce au partage et à la collaboration ouverte de nombreuses personnes sont d’ordre immatériel, tel que le projet de système d’exploitation Linux ou la suite bureautique Libre Office, le code informatique étant une information circulant d’autant plus facilement que les réseaux de communication s’améliorent.
Mais toute création a sa « recette » qui peut être également ouverte et partagée librement. Ainsi ces principes se retrouvent aujourd’hui dans un nombre croissant de réalisations matérielles.
Prenons le cas des machines à commande numérique (telles qu’une imprimante 3D ou une découpe laser que l’on pourrait trouver dans un fab-lab) : pour fonctionner, ces machines s’appuient sur une description informatique des volumes ou objets à réaliser ; de fait, ces fichiers informatiques peuvent s’échanger et se diffuser facilement, encourageant les échanges.

RepRap, la première machine auto-réplicable accessible à tous
Le projet RepRap est un exemple particulièrement intéressant d’ouverture et de collaboration. Si la technologie de l’impression 3D (ou fabrication additive) n’est pas nouvelle, un grand changement s’amorça vers 2006 : l’équipe du Dr Adrian Bowyer (Université de Bath, Royaume-Uni) fabriqua la première RepRap – Replicating Rapid-prototyper – une imprimante 3D capable d’imprimer une partie de ses propres pièces. Cependant, la beauté de cette invention ne réside pas dans l’invention elle-même, mais plutôt dans le fait d’avoir choisi une licence libre, permettant notamment d’utiliser-modifier-redistribuer les informations nécessaires à la construction ou au fonctionnement de la machine, y compris évidemment les fichiers des pièces réalisables par cette même RepRap.
Un manifeste expliquant ces choix accompagnait la publication en ligne du démarrage du projet : http://reprap.org/wiki/Wealth_Without_Money. Dès l’origine, les auteurs de ce manifeste étaient conscients que permettre l’auto-construction d’outils avec un capital de départ quasiment nul pouvait avoir de grandes conséquences. Rapidement, une vibrante communauté émergea autour de ce projet dont la propagation exponentielle favorisa la floraison de très nombreuses variations (l’arbre généalogique de la famille RepRap - http://reprap.org/wiki/Rep Rap_Family_Tree - illustre cette propagation rapide : on dénombre déjà plus de 500 variantes fin 2012).

Une technologie jusqu’alors réservée aux laboratoires de recherche et aux grandes entreprises est désormais à la portée de tous. Alors que l’impression 3D fait son chemin dans les écoles, les garages et les maisons, les plus bidouilleurs se lancent dans des projets très diversifiés, utiles ou non, mais souvent vraiment pratiques quand il s’agit de réparer ou personnaliser des objets. Les plates-formes de partage qui se développent depuis donnent un aperçu du potentiel créatif ainsi libéré, formant peu à peu un gigantesque bien commun dont tout le monde peut profiter et auquel tout le monde est invité à contribuer.

La naissance du projet FoldaRap
Pour ma part, j’ai découvert le projet RepRap en 2009. Étant alors étudiant en design industriel, j’étais attiré par la capacité potentielle de produire moi-même des objets – et donc de matérialiser facilement mes projets – et par le défi de construire une telle machine, fascinante de par son concept, mais également abordable grâce au faible budget de départ et aux connaissances partagées par la communauté RepRap. Durant l’été 2010, j’ai commencé à construire ma première RepRap et à me plonger dans l’univers des fab-labs. Ne me voyant pas intégrer le système classique – travailler dans une entreprise, dessiner des objets pour qu’ils soient produits en masse et vendus à d’autres – le concept de fab-lab m’apparaissait plus compatible avec mes aspirations, car me permettant d’être directement au service des gens (comme il peut exister des écrivains publics).
Cette passion pour un sujet alors émergeant et le fait d’avoir terminé une des premières RepRap en France m’ont amené à participer à de nombreux événements pour y présenter cette machine et le concept de fab-lab. L’idée de la FoldaRap (pour Folding RepRap ou RepRap pliante) est ainsi venue de l’expérience acquise durant la construction de différentes machines et surtout des divers ateliers et présentations qui m’ont poussé à développer une version plus facilement transportable et robuste que les modèles précédents.
En plus de répondre à mon propre besoin, la FoldaRap a été l’occasion de développer un projet complet en appliquant de manière concrète les valeurs et leçons apprises du logiciel libre, tout en expérimentant d’autres modèles d’organisation, de financement ou de production. La mise au point de la FoldaRap a pu se faire grâce aux connaissances déjà partagées. Naturellement, le résultat de ce projet est documenté et publié afin de prolonger ce cercle vertueux, mais le processus de conception lui-même est ouvert : la publication régulière des idées sur ce projet permet à d’autres personnes de participer à la conception.
Après avoir fait l’expérience de l’open-design, la construction d’une dizaine d’autres prototypes a été rendue possible grâce au financement participatif (crowdfunding) : plutôt que de m’adresser à une banque pour emprunter les 7 000 € nécessaires, un appel aux dons publié sur un site Internet dédié à ce mode de financement m’a permis de réunir de quoi financer une trentaine de machines, expédiées par la suite comme récompense aux personnes les plus généreuses (http://fr.ulule.com/foldarap/).

Vers une montée en puissance de la production distribuée
Etant donné l’intérêt grandissant des internautes pour ce modèle de machine, je me lançais dans une seconde campagne de financement (http://goteo.org/project/foldarap-peer-to-peer-edition), tout en cherchant à expérimenter une autre dimension du projet RepRap : celle d’une production distribuée. Le nouveau défi était de continuer à fabriquer les pièces de FoldaRap avec des imprimantes 3D, alors que le procédé de fabrication qui en découle ne permet pas une production de masse. La solution à ce paradoxe est d’organiser une décentralisation de la fabrication : une redistribution du travail sur l’ensemble de la communauté et des personnes possédant ou ayant accès à une imprimante 3D.
Dans ce nouveau modèle, mes premiers clients sont devenus mes fournisseurs de pièces imprimées, ce qui permet de rester souple tout en mutualisant une capacité de production conséquente, qui augmente avec la diffusion de ces machines. L’ensemble de ce réseau n’étant pas concentré géographiquement, il est alors possible de n’envoyer que les pièces standard aux futurs clients et les pièces imprimées peuvent être fabriquées au plus proche du client. C’est surtout une autre manière
de contribuer en retour à l’ensemble de la communauté : non seulement le projet reste open-source, mais une partie du profit est redistribué de manière indirecte. Avec la fabrication de pièces, ou l’organisation d’ateliers de formation, des personnes et des fab-labs peuvent rembourser leur machine ou développer un revenu complémentaire.
Le projet FoldaRap continuant de progresser, j’ai co-fondé en 2013 l’entreprise et le fab-lab OpenEdge, pour continuer d’en assurer la diffusion. L’ambition étant de pouvoir notamment proposer aux nombreux autres fab-labs qui se créent une alternative ouverte, simple et accessible, aux outils propriétaires généralement commercialisés.
Chaque projet est une opportunité pour explorer des voies alternatives et tendre vers un idéal de société plus distribuée et coopérative, et démontrer que ce modèle économique est possible. 

*Emmanuel Gilloz est le créateur de l’imprimante 3D FoldaRap.

La Revue du projet, n° 40, octobre 2014
 

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