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Les fab-labs et la perspective communiste, Florian Gulli et Yann Le Pollotec

Qu’est-ce qu’un fab-lab ? L’expression fab-lab  est
la contraction de l’anglais  fabrication laboratory, en français « laboratoire de fabrication ». Les fab-labs sont des ateliers locaux de production d’un genre très particulier. On y trouve des machines inhabituelles pilotées par ordinateurs (imprimantes 3D, découpeuses laser, etc.) susceptibles de produire toute sorte d’objets : outils, pièces de rechanges, prothèses et même tracteurs en kit. Le fab-lab est une sorte d’atelier de bricolage où les machines outils sont mises à disposition de tous ; ni entreprise, ni service public, il se pense lui-même comme un « tiers lieux », un lieu commun, soustrait au marché et à l’État. L’utilisation des machines-outils mobilise les ressources du logiciel libre. On télécharge par exemple les plans – libres de droits – d’un objet, on les modifie selon ses vœux et l’imprimante 3D les réalise ensuite. Le fab-lab est aussi un lieu de partage de connaissances et de savoir-faire. Les plans sont accessibles à tous, partagés, modifiables. Les machines elles-mêmes, sous licence libre, peuvent être améliorées par les utilisateurs.
Cela a-t-il quelque chose à voir avec le communisme au-delà du fait que ceux qui sont impliqués dans les fab-labs n’hésitent pas, parfois, à utiliser le vocabulaire de Marx pour penser leur pratique ? En tenant compte des limites actuelles d’un phénomène encore embryonnaire, on peut raisonnablement répondre par l’affirmative.
Le premier intérêt des fab-labs, c’est qu’ils existent ; et ce n’est pas sans importance. « Nous nommons communisme, écrivent Marx et Engels dans L’Idéologie allemande, le mouvement effectif qui abolit l’état actuel ». Le communisme n’est pas un idéal que l’on réalisera demain mais quelque chose en train de se faire dès aujourd’hui. Il est déjà là, dimension encore marginale de la réalité mais dont les principes structurants sont opposés à ceux du capitalisme. Le communisme, avec Marx, n’est pas d’abord affirmation d’une Idée communiste mais attention aux processus réels, raison pour laquelle les fab-labs méritent notre attention ; attention lucide à distance des enthousiasmes accompagnant toute innovation technologique.
En quoi les fab-labs s’inscrivent-ils dans un processus d’abolition de « l’état actuel » ? En quoi pourraient-ils venir enrichir une perspective communiste ?
Le communisme est d’abord abolition de la propriété privée, « appropriation sociale des moyens de
production ». Historiquement, « l’appropriation sociale » a pris le visage du « service public » et de la « nationalisation ». Cette perspective absolument indispensable a néanmoins ses limites ; l’appropriation par l’État n’implique pas nécessairement l’appropriation par les usagers et les salariés. D’où l’idée de dépasser par le haut l’appropriation publique en direction d’ « institutions du commun » (Dardot et Laval) dont les fab-labs constituent une bonne illustration. Ces derniers ne sont pas des entreprises, mais sont ouverts à tous. Ce ne sont pas des services organisés par l’État, mais des lieux dont la destination est définie par les usagers eux-mêmes. Pas de production de masses dans les fab-labs, mais des individus ayant besoin de tels ou tels produits utilisant les machines-outils mises à leur disposition pour exécuter des plans conçus par eux ou téléchargés sur Internet.
Ensuite, il faut souligner la dimension collaborative du travail dans les fab-labs. Ils sont des lieux de coopérations et d’échanges de connaissances théoriques et pratiques, logiques étrangères à la logique de privatisation et de concurrence du capitalisme. Bien sûr, le capitalisme sait organiser de tels espaces collaboratifs en vue du profit, si bien que l’on a pu dire du capitalisme cognitif, le capitalisme issu de la révolution informatique, qu’il organisait un « communisme du capital » (Moulier-Boutang). Néanmoins, cette récupération est seulement partielle. Et surtout, elle ne saurait masquer la supériorité de la coopération sur la concurrence dans de nombreux domaines. Un fab-lab français est capable, grâce à l’impression 3D, de produire des prothèses de la main pour un coût inférieur à 1 000 dollars, alors qu’elles se vendent sur le marché entre 30 000 et 60 000 dollars. L’utilisation de logiciels dont le code source est accessible gratuitement au lieu d’être propriété d’une entreprise est ici décisive.
Enfin, les « militants » fab-labs soulignent souvent la dimension écologique de leur projet. Leurs laboratoires peuvent devenir des lieux de résistance à l’obsolescence programmée. Au lieu de se débarrasser des appareils en panne, les machines-outils peuvent en reproduire les pièces défectueuses. Les fab-labs participent aussi de l’idée d’une relocalisation de l’économie réduisant la distance entre producteurs et consommateurs, diminuant d’autant le transport et son coût écologique.
Bien sûr, tout ceci ne doit pas masquer les limites de ces nouvelles manières de produire. L’appropriation par les usagers de ces moyens de production est difficile tant elle suppose de compétences techniques (de la mécanique à l’informatique). L’efficacité des laboratoires est limitée par l’environnement dans lequel ils évoluent (un seul exemple, comment lutter contre l’obsolescence si les objets ne sont pas originairement conçus de façon modulaire ?). Il serait donc idiot d’attendre de ces transformations des forces productives qu’elles accouchent spontanément d’un communisme revivifié ; rien ne nous dispensera pour cela de la lutte politique. Néanmoins, il serait idiot, tout autant, de dédaigner ces nouveaux mouvements riches de potentialités globales et locales.

*Florian Gulli est responsable de la rubrique Mouvement réel.
Yann Le Pollotec est responsable du secteur Révolution numérique du
Conseil national du PCF.
Ils sont les coordonnateurs de ce dossier.
 

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