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Communisme du capital cognitif, Yann Le Pollotec

La révolution numérique suscite des contradictions violentes au sein même du système capitaliste.

Il serait naïf de penser qu’il existe une cloison étanche entre le monde « enchanté » des fab-labs , des hackerspaces et des makerspaces et l’économie. Car de manière contradictoire, le capitalisme cognitif a besoin pour se développer et se régénérer d’un « communisme du capital » pour reprendre l’oxymore de Yann Moulier-Boutang, c’est-à-dire d’espaces coopératifs de liberté et de créativité, hors du marché et de l’état, comme le sont les fab-labs. En effet, le capitalisme cognitif pour capturer l’interaction humaine, clef de l’intelligence collective – créativité, innovation – a besoin de développer des plateformes de pollinisations gratuites – coopérations, partage des connaissances – et des nouveaux biens communs – logiciels libres, créations sous licence creative commons, open source hardware, libre accès aux résultats liés à la recherche fondamentale. Le Web est né dans le cadre coopératif du Laboratoire européen pour la physique des particules (CERN), et la plupart des géants actuels du numérique ont vu le jour dans des garages ou en marge des laboratoires des universités américaines.

Droit d’usage
Cette forme de « communisme du capital cognitif » est en guerre avec le capitalisme industriel traditionnel qui défend le vieux modèle du bien privatif, propriété à vendre. C’est toute la querelle entre un Google et un Microsoft et ce sont toutes les contradictions internes d’un Apple. Contrairement au capitalisme de la deuxième révolution industrielle, le modèle du capitalisme cognitif sera de vendre un droit d’usage sur un objet (aujourd’hui Michelin vend l’usage de ses pneus de camion et non la propriété des pneus) et d’exploiter le digital labor, c’est-à-dire capter le travail que vont réaliser gratuitement pour lui les usagers du numérique. Lorsqu’on participe à l’écriture d’un logiciel libre, lorsqu’on effectue une recherche sur Google, où qu’on commande son billet de train par Internet ont fait du digital labor qui peut être source de profit pour nombre d’entreprises.
C’est pourquoi Obama qui fut le candidat des tenants du capital cognitif alors que ceux du capital versus deuxième révolution industrielle soutenaient son adversaire, a souligné dans son discours de février 2013 sur l’état de l’Union que l’impression 3D et les fab-labs avaient « le potentiel de révolutionner notre façon de fabriquer presque tout ». Il vient d’ailleurs cette année à l’occasion de l’implantation éphémère d’un fab-lab à la Maison Blanche de décréter le 18 juin journée nationale des makerspaces aux États-Unis.
C’est pourquoi aussi Airbus, Nike, Google et Dassault system (Dassault System est une entreprise de création de logiciel de CAO/DAO et de simulation, sa capitalisation boursière est aujourd’hui supérieure à Dassault Aviation) étaient présents lors du 10e congrès mondial des fab-labs à Barcelone, même si leur participation a suscité débat. De grands groupes industriels via des fondations ou du mécénat financent certains fab-labs et créent des fab-labs internes à leur entreprise.

Une envie de créer ensemble et de partager, de maîtriser sa création
Si le capitalisme cognitif a besoin du développement d’espaces de libre création et coopération, comme le capitalisme de la deuxième révolution industrielle a eu besoin de la généralisation de l’école primaire obligatoire et de l’enseignement technique, il serait erroné de conclure que les aspirations et les valeurs qui animent les acteurs des fab-labs, des hackerspaces et makerspaces soient fatalement domestiquées, récupérées ou marginalisées. Car ce qui motive ces acteurs c’est l’envie de créer ensemble et de partager, de maîtriser sa création, et non l’appât du gain.
Rien que le fait qu’un handicapé puisse venir au fab-lab de Rennes, concevoir, produire et partager une prothèse de main dont le coût unitaire sera de 1 000 €, et en faire un projet mondial, alors que l’industrie ne propose que des prothèses similaires à des prix allant de 15 000 à 45 000 €, est en soit une petite révolution bien concrète et bien utile.
Ainsi la coopération et le partage battent la concurrence libre et non faussée, non seulement sur le terrain de l’innovation et de l’efficacité mais aussi sur celui des prix.
Cependant, les fab-labs, les hackerspaces et les makerspaces ne peuvent pas vivre d’amour et d’eau fraîche. Il est effectivement difficile de s’épanouir dans une société dominée par les marchés et l’État, pour ces structures au statut juridique improbable qui ne sont ni véritablement des associations, ni des services publics, ni des entreprises, et dont le modèle de production est fondé sur le partage, la coopération, et la notion de « commun ». Mais il ne fut pas simple non plus pour le capitalisme de se développer dans un monde dominé par les rapports sociaux féodaux. On n’est pas passé en une nuit, fût-elle celle du 4 août, du féodalisme au capitalisme.

L’instauration d’un revenu universel dissocié du revenu du travail
La majorité des acteurs des fab-labs pensent et souhaitent qu’à moyen terme le développement de la révolution numérique, avec les contradictions violentes qu’elles suscitent au sein même du système capitaliste conduira à poser la question politique de l’instauration d’un revenu universel dissocié du revenu du travail rejoignant ainsi la thèse de Marx dans les Grundrisse  sur une humanité libérée du salariat : « La distribution des moyens de paiement devra correspondre au volume de richesses socialement produites et non au volume du travail fourni ».
Mais en attendant cet avenir souhaitable, ces mêmes acteurs pour financer les fab-labs ont soit recours aux subventions publiques, aux mécénats d’entreprises, à une commercialisation partielle et sélective de leurs activités ou d’une manière plus originale à des systèmes de financement participatif.
D’autres sont en train d’imaginer, de construire, et d’expérimenter des écosystèmes propres, afin d’échapper à la fois à la contrainte du marchand et de l’État, en créant de véritables systèmes d’échanges parallèles « peer to peer » entre fab-labs et entre usagers acteurs, en utilisant en particulier les potentialités des machines auto-réplicables, voir des systèmes de monnaie locale ou virtuelle.
Ainsi, malgré la tendance du capitalisme cognitif à installer de nouvelles enclosures pour limiter la croissance et l’accès aux nouveaux biens communs, il est en train de s’ouvrir un espace, difficilement maîtrisable par le capital, hors du marché et de l’État, qu’occupent de manière expérimentale, fragile mais résiliente, balbutiante mais virale, les fab-labs, les hackerspaces et autres markerspaces. 

Y. L.P.
La Revue du projet, n° 40, octobre 2014
 

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