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Une tentative paradoxale de subvertir (hacker) le système, Yann Le Pollotec*

L’organisation de ces ateliers de fabrication numérique en fait des lieux d’anticipation, de politisation, d’inventions sociales au quotidien qui méritent débat et attention.

Le numérique, avec la massification des réseaux, les algorithmes d’exploitation du datamasse (traduction française du bigdata), l’Internet des objets connectés, et ses prolongements à travers les logiciels libres et la fabrication numérique décentralisée, révolutionne le travail et la production de biens et de services. La création de valeur n’est plus l’apanage des seules entreprises, l’usager sur Internet et dans presque tous ses rapports au numérique, en produisant des données et des interactions, crée de la valeur. Alors que la conception, l’innovation et la création sont de plus en plus socialisées, la production de biens et de services s’individualise et se décentralise.

Avec la révolution numérique, comme le montre par exemple la comparaison entre les logiciels libres et les logiciels propriétaires, la coopération et le partage se révèlent bien plus efficients que la concurrence et la privatisation. Mais dans le cadre des rapports sociaux actuels, le numérique est aussi une formidable machine infernale à détruire de l’emploi salarié non producteur « d’immatériel non codifiable », ainsi qu’à exploiter gratuitement le « digital labor ». Alors que tout pousse dans la révolution numérique à la coopération et au partage, la concurrence exacerbée au sein même des collectifs de travail, entraîne la rétention de l’information, soit pour acquérir du pouvoir, soit pour protéger son emploi.
Si la coopération et le libre partage des savoirs et des savoir-faire est le carburant de la révolution numérique, contradictoirement le capitalisme cognitif se nourrit de l’exploitation et du pillage des fruits de cette révolution, et tire ses profits de leur privatisation.

Des ateliers coopératifs de fabrication numérique
C’est au cœur de ces contradictions entre la révolution numérique et le capitalisme cognitif que se développent ces réseaux de drôles d’ateliers coopératifs de fabrications numériques que sont les fab-labs, les hackerspaces et autres makerspaces. Ni entreprise, ni association, ni service public, ils sont des tiers lieux qui préfigurent peut-être l’une des futures institutions d’une société postcapitaliste fondée sur les « communs ».
Nés d’un mariage improbable entre la contre-culture les années 60/70 et les technologies du numérique, ils constituent à des degrés divers dans le contexte de grave crise de crédibilité et de légitimité des forces traditionnelles de transformation sociale une recherche de solution empirique et pragmatique pour dépasser le système. Dans ces lieux ludiques, joyeux, festifs, lieux de création et d’amusement, le travail librement choisi y devient un plaisir et non une souffrance. Simultanément on y crée, on y innove, on y apprend en exploitant ainsi les possibilités et l’efficacité du prototypage rapide à faible coût. On profite de ces lieux ouverts pour faire remonter les besoins des usagers, et les croiser avec les synergies de la grande communauté virtuelle de l’open source hardware que représente le réseau mondial des fab-labs, des hackerspaces et des makerspaces.
Les fab-labs sont des tiers lieux qui permettent de gérer la création du bien commun informationnel : ils réunissent les conditions d’organisation qui permettent aux individus de créer et partager du savoir et du savoir-faire sans incitations financières directes. Ils contribuent à autoriser un accès égalitaire à l’information, en la libérant des normes juridiques et sociales qui la privatisent.

Subvertir la société d’aujourd’hui
L’ambition de ces lieux est de prototyper la société de demain en hackant celle d’aujourd’hui, c’est dire en s’appropriant son fonctionnement pour la transgresser, la subvertir, et la dépasser. Ce hacking implique une démarche originale d’éducation populaire. Il s’agit en effet de donner du pouvoir à ceux qui n’en ont pas en partageant savoir et savoir-faire. C’est-à-dire non seulement d’avoir un accès aux données (plan, prescription, documentations, méthodes, retour d’expériences), mais également de transformer ces données en du savoir grâce aux méthodes d’apprentissage par les pairs et au principe d’horizontalité. En ce sens, les fab-labs sont éminemment politiques et  leurs animateurs sont donc de fait des militants pour un accès égal et libre à information. Mais ce sont des militants du  do it  plutôt que de l’action politique traditionnelle : c’est en creux, par le contre-modèle et la contre-culture proposés que s’effectue la critique politique, sociale, économique et y compris la critique de la technologie.
Les propos suivants illustrent les motivations des « militants » des fab-labs : « Pour parler en termes marxiens, l’impression 3D et les autres technologies qui se développent dans ce genre de lieux, c’est la réappropriation des moyens de production par la décentralisation. Quand tu commences à pouvoir construire toi-même des produits de consommation dans un atelier de quartier, plutôt que de les acheter et de les foutre à la poubelle quand ils sont cassés pour en racheter de nouveaux. Quand tu peux participer à la conception et à la fabrication d’un truc, donner des feedback à des gens qui sont plus compétents que toi du type : “La machine à laver que t’as conçue, elle est cool, mais à cet endroit-là il y a un petit problème, peut-être qu’on pourrait améliorer”. Quand c’est une communauté qui construit quelque chose, que tous les plans des choses qui sont construites sont libres de droits, font partie d’un bien commun diffusé librement sur internet, que n’importe qui peut les télécharger, les fabriquer, les modifier, les améliorer, redistribuer les modifications à la communauté. Et bien alors je pense qu’on est dans un truc vertueux et qui amène à l’amélioration de soi, à l’émancipation, à des démarches écologiques plus pertinentes, à l’orientation vers un nouveau modèle économique. » (Témoignage recueilli dans un mémoire d’HEC  de François-Bottolier-Depois)
Certes, on peut objecter qu’agir ainsi, revient à fuir le combat politique, voir à croire que mécaniquement les contradictions du capitalisme cognitif déboucheront sur un « communisme informationnel ». Certes, les fab-labs et les hackers, ne permettront pas de faire l’économie de la construction d’un mouvement social et politique puissant et organisé afin de dépasser le capitalisme. Mais les échecs des socialismes étatiques et l’impasse dans laquelle se trouvent toutes les forces politiques se réclamant de la transformation sociale doivent nous inciter à être attentifs et sans préjugés, à tout ce qui bouge dans la société et à être des partenaires actifs de toutes les tentatives d’ébranler l’ordre social établi. Ceux qui tentent avec leurs imprimantes 3D, d’hacker le système, sont-ils moins ou plus porteur d’avenir que les organisations traditionnelles ? Cela mérite au moins débat. Il serait imbécile de ne pas prendre au sérieux ce qui se noue au travers des fab-labs. Avec toutes leurs limites et leurs contradictions, il y a là, en marge du marché et de l’État, d’authentiques lieux de politisation, d’inventions sociales au quotidien, portés par la recherche d’une alternative tangible centrée sur la notion de commun. Il y a beaucoup à faire et à apprendre de cette belle utopie concrète. 

*Yann Le Pollotec est responsable du secteur Révolution numérique du
Conseil national du PCF.

La Revue du projet, n° 40, octobre 2014
 

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