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L’Odyssée d’Homère, Victor Blanc

L’Odyssée d’Homère fait encore partie, près de deux mille sept cents ans après sa composition, de ce que les Grecs appelaient τὰ κοινὰ , ce qui est commun, la culture, le savoir partagé. Les raisons de cette survivance sont nombreuses et contradictoires. Le rayonnement du monde méditerranéen dans le reste de l’Europe, puis de celle-ci dans le monde entier, a fait du chef-d’œuvre d’Homère aussi bien un modèle littéraire, avec son style bien défini et admiré pour ses périphrases et ses métaphores (les épithètes homériques : l’aube « aux doigts de rose », Zeus « l’assembleur des nuées »), qu’une source infinie de références pour la publicité. C’est qu’avec les quelques épisodes que la culture populaire identifie comme l’histoire d’Ulysse (le cheval de Troie, la confrontation avec les sirènes, le cyclope Polyphème, la tapisserie sans fin de Pénélope, le massacre des prétendants…), écrivains, artistes et publicitaires disposent d’un mythe puissant, profond, qui évoque immédiatement de grands thèmes derrière lesquels chacun peut rêver : l’exil, le voyage, la mer, l’amour, la fidélité, la patrie, le pouvoir des mots, le destin, la mort…
Mais L’Odyssée est heureusement plus qu’une succession d’épisodes mémorables. On s’est longtemps demandé s’il fallait attribuer L’Odyssée à un ou à plusieurs auteurs. Si l’on en croit les hypothèses actuelles, la complexité narrative de l’œuvre serait la marque d’un auteur, et d’un seul, avant qu’interviennent nombre d’ajouts et d’interpolations. Un seul poète, donc, ce qui donne à l’épopée sa singularité, ce qui l’empêche d’être un simple reflet de l’idéologie grecque de l’époque. Alors que L’Iliade mettait en avant, magnifiquement, les valeurs viriles de la guerre, de l’héroïsme, L’Odyssée les questionne. Ulysse parle plus qu’il n’agit, parle sans fin, comme un poète ou un camelot ; il se perd dans les mers inhumaines et monstrueuses, à la recherche des « mangeurs de pains », ses frères humains. Ce ne sont pas des guerriers qui l’aideront dans son voyage, mais des femmes qui ne sont jamais réduites au simple rôle d’adjuvant : Athéna, Pénélope, Circé, Calypso… L’Odyssée se situe étrangement à la périphérie des idéaux de la Grèce archaïque. Quand tout bon guerrier devait briller au combat pour obtenir le κλέος , la gloire, la renommée, le défunt Achille, qui était pourtant le plus grand des guerriers, répond à Ulysse qui l’interroge aux enfers, au Chant XI : « Ne cherche pas à m’adoucir la mort, ô noble Ulysse ! / J’aimerais mieux être sur terre domestique d’un paysan, / fût-il sans patrimoine et presque sans ressources, / que de régner ici parmi ces ombres consumées… ». La véhémence d’Achille contre la mort, son refus d’accepter la rançon de la gloire, d’accepter ce dont tout Grec eût rêvé, demeure l’un des plus beaux mystères de la littérature. La traduction de Philippe Jaccottet, en vers libres, souples et rythmés, nous restitue cette étrangeté. Elle est peut-être moins exacte, dans le détail de la langue, que la version de Victor Bérard qui a longtemps fait autorité. Mais combien plus belle ! C’est Homère aux vers enfin rendu. Rendu au chant.

Victor Blanc

« Ô Muse, conte-moi l’aventure de l’Inventif :
celui qui pilla Troie, qui pendant des années erra,
voyant beaucoup de villes, découvrant beaucoup d’usages,
souffrant beaucoup d’angoisses dans son âme sur la mer
pour défendre sa vie et le retour de ses marins
sans en pouvoir sauver un seul, quoi qu’il en eût :
par leur propre fureur ils furent perdus en effet,
ces enfants qui touchèrent aux troupeaux du dieu d’En Haut,
le Soleil qui leur prit le bonheur du retour…
À nous aussi, Fille de Zeus, conte un peu ces exploits !
Tous les autres, tous ceux du moins qui avaient fui la mort,
se retrouvaient chez eux loin de la guerre et de la mer ;
lui seul, encor sans retour et sans femme,
une royale nymphe, Calypso, le retenait
dans son antre profond, brûlant d’en faire son époux ;
et, lorsque dans le cercle des années vint le moment
où les dieux avaient décidé qu’il rentrerait chez lui,
en Ithaque, il trouva de nouvelles épreuves
jusque parmi les siens, et son sort touchait tous les dieux,
hors Poséidon qui poursuivit sans cesse de sa haine
l’Égal des dieux, jusqu’à ce qu’il fût au pays. »

 (Traduction de Philippe Jaccottet, début du Chant I)

La Revue du projet, n° 40, octobre 2014

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