La revue du projet

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Rencontres d’Arles : l’or des images d’une édition moribonde (2/2) , N.D.

Bien que moribonds, les ateliers SNCF, amputés de l’essentiel de leur surface d’exposition, présentent plusieurs travaux qui méritent d’être évoqués. Parmi les photographes retenus pour le prix Découverte 2014, dont le résultat est pour le moins inégal, on s’attardera sur la série du photographe états-unien Will Steacy qui saisit la rédaction du Philadephia Inquirer au travail dont des locaux tantôt effervescents et tantôt déserts. Tous les personnels de la chaîne de l’information, de la salle des rédacteurs à l’imprimerie, sont les acteurs d’un drame qui couve depuis plusieurs années : la frilosité des annonceurs, une baisse de diffusion drastique, les licenciements, le rachat et le spectre de la faillite. Sensible, cette série rappelle un fait têtu : « depuis 2000, la presse s’est séparée de 30 % de sa force de travail, soit le déclin industriel le plus rapide de l’histoire ». Le photoreportage laisse ensuite place aux grands formats oniriques de Kechun Zhang qui campe une Chine inattendue, où, face à la nature blafarde du fleuve Jaune, la présence humaine parviendrait presque à s’effacer, comme un triomphe provisoire sur l’empire industriel. Bien que décédé, Youngsoo Han a eu droit de cité et livre des visions authentiques et rares de la Corée des années 1950 : des détails modestes du quotidien, la mobilité et l’errance des individus captées au fil des saisons. Dans une ambiance maussade voire angoissante, il faut dire que le contexte social s’y prête, le Néerlandais Pieter Ten Hoopen documente avec sa série Hungry Horse [cheval affamé en français] une région d’Amérique, les Rocheuses du Montana, minée par la récession et l’essor des méthamphétamines. Bien qu’esthétiques, les ruines de Nadav Kander, qui situe son intrigue à la frontière du Kazakhstan et de la Russie, recouvrent des réalités politiques explosives. Elles refont surface en dévoilant les dommages causés par le silence des hommes. Un hommage en demi-teinte est enfin rendu à Lucien Clergue. Natif d’Arles, le photographe octogénaire impressionne moins par ses nus conventionnels et joueurs que sa capacité à imprimer l’imaginaire camarguais, en célébrant notamment, à travers plusieurs clichés saisissants et granuleux, des musiciens gitans virtuoses ou les figures montantes de la tauromachie.

Non loin de là, la programmation officielle tiendra ses dernières promesses grâce au travail de Denis Rouvre qui trouve un bel écho dans l’enceinte de l’église Saint-Blaise. Sur un fond noir qui évoque les portraits de la Renaissance et éclaire progressivement des visages aux ombres prégnantes, l’artiste fait témoigner un panel de Français sur le prétendu trouble identitaire qui accablerait notre pays. Images et sons se mêlent subtilement pour recueillir des expressions édifiantes et lapidaires. C’est une France terre de mélanges et toujours « en train de se faire » qui s’exprime, à mille lieues des replis identitaires et des conceptions bornées qui sont reprises ici et là.[...] La partition ne pouvait être refermée sans saluer le bouquet final offert par l’agence Myop dans le cadre du « off » virtuel et festif des rencontres. Dans une superbe bâtisse de la rue de la Calade que les membres du collectif ont retapée pour l’occasion, offrant au bâtiment vétuste une cure de jouvence inespérée, les différentes traditions photographiques étaient à l’honneur. [...] Outre les récits de Julien Pebrel, qui campe un sombre Haut-Karabagh baigné dans la militarisation, de France Keyser, qui donne corps au FN ou d’Alain Keler, qui retient les silences miniatures de sa mère disparue… on distinguera la série de Stéphane Lagoutte qui dévoile les intérieurs spartiates et fantaisistes d’une cité HLM de Bonneuil (Val-de-Marne). L’ordinaire y côtoie un appel insistant d’ailleurs, comme le suggère le portrait d’un couple de retraités figé devant un papier peint figurant une forêt luxuriante, un aquarium géant accolé à un avocatier. Le poids de la tradition et de la famille se niche dans de multiples détails, tout comme les signes avant-coureurs de l’exclusion, relayés sans filtre par des gardiens d’immeubles. Un autre photoreportage, Short cuts de Guillaume Binet, fragments d’un travail en cours de réalisation, libère de beaux instants saisis sur le vif sur les routes des États-Unis, au milieu d’une nuit vaporeuse et de vibrations urbaines.
Avec la Diagonale du vide, Lionel Charrier et Alain Keler s’immiscent superbement sur le terrain de la photographie sociale. On y retrouve les stigmates d’une France rurale [...]. Ulrich Lebeuf s’aventure lui aussi avec brio dans ces régions de la souffrance [...]. Un photojournalisme intelligent et brillant, miroir grossissant du désastre sanitaire et social qui vient…

N. D.

 

La Revue du projet, n° 40, octobre 2014

http://blogs.mediapart.fr/blog/nicolas-dutent/180714/rencontres-darles-l...
 

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