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Lucien Sève : le philosophique contre « la philosophie », Jean Quetier

À l’occasion de la sortie, ce mois-ci, du troisième tome (« La philosophie » ?) de la somme théorique de Lucien Sève, Penser avec Marx aujourd’hui, La Revue du projet propose un éclairage sur cet ouvrage qui marque un renouveau au sein de ce que son auteur nomme la « pensée-Marx ».

Y a-t-il une philosophie de Marx ?
Comme le tome précédent, consacré au problème de « l’homme », et comme le tome suivant déjà annoncé, consacré au problème du « communisme », le troisième volume de la tétralogie de Lucien Sève prend à bras-le-corps une des pierres d’achoppement de ce que l’on appelle traditionnellement le marxisme, et qu’il préfère nommer la « pensée-Marx ». La question peut surprendre quand on connaît le nombre d’ouvrages consacrés à l’exposé ou à la discussion de « la philosophie de Marx », ou quand on sait que plusieurs œuvres de Marx figurent au programme de la session 2015 du concours de l’agrégation de philosophie… Pourtant, il n’est pas évident qu’on puisse à juste titre parler d’une philosophie de Marx ni même de Marx comme d’un philosophe. Lucien Sève avait d’ailleurs déjà eu l’occasion de s’expliquer assez longuement sur ce point dans l’introduction qu’il avait consacrée aux Écrits philosophiques de Marx parus chez Flammarion en 2011. Bien sûr, tout dans la formation intellectuelle de Marx tend à en faire un philosophe : sa thèse de doctorat consacrée à Épicure et Démocrite, ses fréquentations dans les cercles jeunes hégéliens à Bonn et à Berlin, ses œuvres de jeunesse… Toutefois, aux alentours des années 1845-1846, on assiste à un tournant dans son parcours, à sa « sortie de la philosophie », souvent résumée par la formule de l’avant-propos de la Contribution à la critique de l’économie politique de 1859 selon laquelle Marx et Engels auraient alors « réglé [leurs] comptes avec [leur] ancienne conscience philosophique ». Sur ce point, Lucien Sève nous invite à prendre garde : si l’on assiste bien, de la part de Marx, à un adieu sans retour à « la philosophie » comprise comme une discipline autonome énonçant de mauvaises abstractions et prétendant à un discours de vérité générale, les travaux théoriques de Marx après 1845 sont loin d’être exempts de toute composante philosophique.

Le « philosophique » chez Marx : les catégories
C’est notamment le cas en ce qui concerne Le Capital au sens large du terme, c’est-à-dire non seulement les textes publiés du vivant de l’auteur mais aussi la très riche quantité de brouillons inédits à l’époque : la lecture attentive de ces milliers de pages laisse apparaître un immense réseau de catégories proprement philosophiques qui ne sont pas de simples concepts économiques généraux comme peuvent l’être la marchandise, le travail, l’argent, le capital, etc. Ces catégories n’ont bien sûr pas toutes le même statut, certaines d’entre elles sont des catégories de la connaissance, d’autres des catégories de l’être, d’autres encore des catégories de la pratique. Lucien Sève propose dans son ouvrage un panorama général de ces catégories dont il avait déjà eu l’occasion ailleurs de montrer la richesse en examinant des cas particuliers. Ainsi, la catégorie de l’essence, comprise à nouveaux frais, permet de saisir l’essence humaine non plus comme « quelque chose d’abstrait qui serait inhérent à l’individu singulier » mais bien plutôt comme « l’ensemble des rapports sociaux », pour reprendre les formules de la sixième des Thèses sur Feuerbach. Pour prendre un autre exemple, la richesse de la pensée de la forme développée par Marx permet d’envisager de manière originale la question de la transformation sociale. La difficulté est évidemment que Marx n’a pas lui-même fait l’inventaire ni encore moins la théorie générale des catégories dont il fait usage. Et il y a une raison à cela, qui tient à sa compréhension de la dialectique. Si Marx entreprend le « renversement matérialiste » de la dialectique hégélienne, c’est parce qu’il refuse de conférer aux catégories une existence autonome. Envisager ces catégories, si riches soient-elles, indépendamment de leur ancrage dans une science, une réalité ou une pratique effectives, c’est se condamner à retomber dans le discours de la mauvaise abstraction, dans « la philosophie ». Marx se propose bien plutôt de dégager « la logique propre de l’objet en propre », selon l’expression de la Critique du droit politique hégélien, de toujours mettre en œuvre ces catégories de manière singulière.

Quel matérialisme ?
On a évoqué le projet de « renversement matérialiste » de la dialectique hégélienne. Mais, alors même que la tradition marxiste a parlé pendant des décennies de matérialisme historique et de matérialisme dialectique, il semble qu’on ne soit pas encore tout à fait au clair sur le sens qu’il faut conférer à l’adjectif matérialiste chez Marx. Assurément, le matérialisme de Marx n’est pas ce matérialisme naturaliste et réductionniste dont on peut souvent trouver des avatars dans les neurosciences contemporaines. La difficulté de la thèse matérialiste est qu’elle semble prise entre deux affirmations difficilement conciliables. D’une part, on la résume souvent en disant que tout est matériel, proposition à la fois radicale et faiblement heuristique, puisqu’elle ne permet pas de rendre compte de la différence qui sépare une chaise d’une idée ou d’un nombre. D’autre part, on caractérise parfois la thèse matérialiste par le primat de la matière sur l’esprit, ce qui pose évidemment la question du genre de réalité qu’est l’esprit. Pour tenter de résoudre cette difficulté, Lucien Sève propose une solution innovante. Il soutient en effet que, derrière le mot français matière, se cachent en allemand chez Marx deux termes distincts : Stoff et Materie. Le premier désignerait presque exclusivement la réalité tangible, tandis que le second désignerait la matière en un sens beaucoup plus large, irréductible aux seuls objets sensibles. Si Lucien Sève est conscient que cette distinction ne revêt pas chez Marx de caractère strictement systématique, il n’en soutient pas moins qu’elle ouvre une voie permettant de faire le partage entre différents modes d’être à l’intérieur de la réalité matérielle comprise au sens de Materie. Il propose ainsi de distinguer entre l’existence, propre à l’être tangible, d’un autre mode d’être qu’il désigne par le néologisme de subsistence et qui permet de rendre compte de l’être non directement tangible que représentent par exemple l’être-conscient et l’être social. La voie initiée par Lucien Sève donne des clefs pour penser de manière matérialiste des types de réalité irréductibles à de simples choses. Une perspective tout à fait éclairante, qui permet notamment de rendre compte du mode d’être de ce qu’on appelle les idéalités mathématiques : on ne peut pas dire qu’elles existent au sens où un objet sensible existe, toutefois elles n’en ont pas moins un contenu absolument contraignant ; c’est ce que Lucien Sève nomme l’obsistence.

Le troisième tome de Penser avec Marx aujourd’hui tient les promesses de son auteur. Sans produire un ouvrage d’exégèse marxologique, Lucien Sève propose ici, à partir d’une lecture rigoureuse des textes de Marx, des analyses innovantes concernant le statut de la philosophie et du philosophique dans une perspective communiste. Conçu pour ne pas intéresser que les philosophes, ce livre a le précieux avantage de demeurer accessible à un public militant soucieux de comprendre le monde pour mieux le transformer.

Lucien Sève, Penser avec Marx aujourd’hui, Tome III,
« La philosophie » ?, La Dispute, Paris, 2014.

Bibliographie :

• Lucien Sève, Penser avec Marx aujourd’hui, Tome I, Marx et nous, La Dispute, 2004.
• Lucien Sève, Penser avec Marx aujourd’hui, Tome II, “L’homme ?”, La Dispute, 2008.
• Lucien Sève, « De “la philosophie” au philosophique », in Karl Marx, Écrits philosophiques, Flammarion, 2011.
• Lucien Sève, « Nature, science, dialectique : un chantier à rouvrir », in Sciences et dialectiques de la nature,
La Dispute, 1998.
• Lucien Sève, « Forme, formation, transformation »,
in Structuralisme et dialectique, Éditions sociales/Messidor, 1984.

La Revue du projet, n° 39, septembre 2014

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