La revue du projet

La revue du projet
Accueil
 
 
 
 

La lutte des classes

Bourgeois et prolétaires

L’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de luttes de classes.
Homme libre et esclave, patricien et plébéien(1), baron et serf, maître de jurande et compagnon(2), bref oppresseurs et opprimés, en constante opposition les uns aux autres, ont mené une lutte ininterrompue, tantôt dissimulée, tantôt ouverte, une lutte qui, chaque fois, finissait par une reconfiguration révolutionnaire de la société tout entière ou par la disparition commune des classes en lutte.
À des époques plus reculées de l’histoire, nous trouvons presque partout une complète articulation de la société en états(3) distincts, une hiérarchie variée de positions sociales. Dans la Rome antique, nous avons des patriciens, des chevaliers, des plébéiens, des esclaves  ; au Moyen Âge, des seigneurs, des vassaux, des maîtres de jurande, des compagnons, des serfs avec, en plus, à l’intérieur de presque chacune de ces classes, de nouvelles hiérarchies particulières.
La société civile bourgeoise(4) moderne, issue du déclin de la société féodale, n’a pas aboli les oppositions de classes. Elle n’a fait que substituer de nouvelles classes, de nouvelles conditions d’oppression, de nouvelles configurations de la lutte à celles d’autrefois.
Notre époque, l’époque de la bourgeoisie, se caractérise toutefois par le fait qu’elle a simplifié les oppositions de classes. La société entière se scinde de plus en plus en deux vastes camps ennemis, en deux grandes classes qui s’affrontent directement  : la bourgeoisie et le prolétariat.  

Karl Marx, Friedrich Engels, Le Manifeste du Parti communiste, Messidor/Éditions sociales, Paris, 1986, p. 53 sq. Traduction de Gérard Cornillet (modifiée)

 

Notes de La Revue du projet
(1)- Dans l'Antiquité, les citoyens romains se divisaient en patriciens, aristocrates issus d'une famille noble,
et plébéiens, simples hommes libres.
(2) - Au Moyen Âge et jusqu'au XVIIIe siècle, les métiers artisanaux étaient organisés sous forme corporative. Les maîtres de jurande devaient prêter le serment d'observer les règlements afférents à leur métier. Le travail n'étant pas libre, les compagnons étaient dépendants d'un maître pour pouvoir exercer.
(3) - Le mot « état » s'entend ici au sens d'ordre ou de corps social, comme lorsqu'on parle du « tiers état ».
Son unité peut être fondée sur un statut ou sur un type de revenu.
(4) - Théorisé par Hegel, le concept
de « société civile bourgeoise » désigne l'émergence d'une sphère sociale indépendante de la sphère politique proprement dite. L'émergence de
la société civile bourgeoise est contemporaine de la naissance
du capitalisme.

La lutte des classes est-elle le moteur de l’histoire  ? A-t-elle toujours existé et existe-t-elle encore aujourd’hui  ? Parler de lutte des classes suppose d’une part qu’on puisse définir ce qu’est une classe. Il faut donc trouver un critère permettant de déterminer ce qui distingue les classes des autres types de groupes sociaux. Dire que la lutte des classes est le moteur de l’histoire suppose ensuite que la classe soit l’élément pertinent pour comprendre le fonctionnement de la société, qu’elle soit un élément plus pertinent, par exemple, que l’individu. Enfin, dire que les classes sont en lutte suppose de comprendre l’enjeu et les modalités de cette lutte. En 1848, Marx et Engels mettaient en évidence une polarisation et une simplification des conflits de classes, lesquels tendaient à se réduire à la lutte entre bourgeoisie et prolétariat. Que pouvons-nous en retenir aujourd’hui  ?

L’histoire
 « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de luttes de classes ». Il s’agit de l’une des formules les plus fameuses du Manifeste ; et c’est en même temps l’une des plus problématiques. Marx et Engels cherchent à montrer, à l’aide d’exemples empruntés à des époques qui vont de l’antique cité grecque au capitalisme du XIXe siècle en passant par la société féodale, que la lutte des classes constitue un schéma pertinent pour comprendre les grandes évolutions historiques. Par exemple, la Révolution Française peut être comprise comme le dernier acte d’une lutte entre la bourgeoisie et l’aristocratie au cours de laquelle l’aristocratie a été vaincue en tant que classe dominante. Toutefois, Engels relativisera la formule, dans son ouvrage de 1884, L'Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État : des sociétés existaient avant la cité antique et présentaient une toute autre organisation sociale, certaines d’entre elles se caractérisaient par la propriété commune de la terre.
Que gagnons-nous à expliquer le passage d’une grande époque à une autre à partir de la lutte des classes ? Est-ce que cela signifie renoncer à toute forme d’explication qui ne serait pas strictement socio-économique et ainsi occulter l’histoire politique, religieuse, etc. ? Au contraire, la lutte des classes permet de donner un soubassement à une histoire globale des sociétés humaines. La première nécessité historique étant la production et la reproduction de la vie humaine, donc la production des moyens de subsistance (manger, boire, se loger, se vêtir, etc.), les conflits qui traversent la structuration économique de la société sont prépondérants.
Dans L’Idéologie allemande, Marx et Engels critiquaient ceux qui prétendaient comprendre la marche de l’histoire sans prendre en compte les rapports de production. Chercher à expliquer la chute de Rome uniquement à partir des conquêtes militaires des Barbares, réduire l’expansion française sous l’Empire au génie personnel de Napoléon, tout cela conduit à occulter des facteurs qui ne sont pas seulement des causes historiques parmi d’autres, mais qui constituent la condition de possibilité de toute histoire.

Les classes sociales
Pourquoi Marx et Engels mettent-ils l’accent sur les classes sociales ? Que sont-elles exactement et en quoi permettent-elles de rendre compte de la structuration économique de la société ? Ils n’ignorent pas que la division du travail dans les sociétés modernes produit une multiplicité de « groupes sociaux distincts » (Le Capital, III, ch. LII). Mais ces derniers ne sont précisément pas des classes sociales. Ils désignent des corps de métiers, des secteurs de la production, mais aussi des styles de vie, des modes de consommation, etc. Par exemple, « être paysan », c’est appartenir à un groupe social, que l’on peut étudier sociologiquement, dont on peut décrire les traditions et les coutumes, etc. ; mais « être paysan » ne définit pas encore la classe à laquelle l’individu appartient.
Dès lors, qu’est-ce qu’une « classe » si l’on accorde qu’elle n’est pas un « groupe social » ? Faut-il la définir par le niveau des revenus ? Ce critère est peu opératoire. D’abord, parce qu’en s’en tenant aux revenus, on ne peut délimiter clairement aucun groupe, les « subdivisions » allant à l’infini (deux ouvriers aux revenus différents pourraient ainsi appartenir à deux classes différentes). Ensuite, parce que le revenu est pour une large part une réalité dérivée, intelligible en faisant référence à la position que les individus occupent dans la production.
Parler de « classe », pour Marx et Engels, c’est affirmer que les sociétés humaines sont traversées par des relations de dominations. Dans le monde antique, l’esclave était entièrement soumis à la volonté du maître et, en même temps, travaillait pour lui. Dans le monde féodal, le compagnon ne pouvait exercer qu’en suivant un long apprentissage, qui était une forme de travail gratuit, auprès d’un maître de jurande dont le pouvoir n’avait guère de limite. On retrouve dans tous les cas la soumission à l’arbitraire et la contrainte à travailler pour un autre. Celui qui domine est donc celui qui est en mesure de contraindre les autres à travailler pour lui.
C’est finalement la propriété ou l’absence de propriété des moyens de production qui définissent les classes sociales. Celui qui ne dispose pas des moyens de production est à la merci de celui qui les possède même si, à l’époque moderne, il est son égal en tant que citoyen. D’abord parce que le propriétaire des moyens de production – à l’époque moderne, le « bourgeois » – contrôle l’accès au travail et donc au salaire. Ensuite, parce qu’il est libre d’organiser le travail du salarié, sa vie au travail, comme il l’entend.

La lutte des classes
La « lutte » des classes a des degrés d’intensité, elle est « tantôt dissimulée, tantôt ouverte ». Elle n’est pas pensée exclusivement sur le modèle de la crise révolutionnaire, elle commence à un niveau microscopique, par exemple dans le refus des cadences dans les ateliers. Elle gagne en intensité lorsque la masse « se constitue en classe pour elle-même » (Misère de la philosophie), lorsque la division objective entre oppresseurs et opprimés devient consciente pour les opprimés eux-mêmes. Elle atteint son apogée lorsqu’elle revêt un « caractère politique », lorsqu’il devient clair que le terme de la lutte est la fin de la domination de classe, l’émancipation de ceux qui ne possèdent pas les moyens de production.
La spécificité du capitalisme, selon Marx et Engels, serait d’avoir simplifié l’antagonisme de classe, le ramenant à l’opposition de deux termes : ceux qui possèdent les moyens de production (« les bourgeois ») et ceux qui en sont dépourvus (les « prolétaires »). Si l’on comprend dans le prolétariat l’ensemble du secteur tertiaire, si l’on y ajoute l’effondrement de la petite propriété du fait de la concurrence des grands groupes (la petite épicerie menacée par les centres commerciaux ou les chaînes, la fin des petites exploitations agricoles, etc.), la généralisation du salariat au cours du XXe siècle semble leur donner raison.

1848 : « un spectre hante l'Europe »
Marx et Engels rédigent Le Manifeste du Parti communiste entre la fin de l'année 1847 et le début de l'année 1848. Il s'agit d'une période de bouillonnement prérévolutionnaire : dès le mois de février en France et dès le mois de mars en Allemagne se produisent les premiers soulèvements qui donnent lieu au Printemps des peuples. Aux aspirations démocratiques, libérales et nationales qui animent l'Europe viennent s'ajouter des revendications sociales. En 1848, le mouvement communiste est en cours de constitution : depuis 1846, Marx et Engels ont créé un comité de correspondance communiste dont l'objectif est de coordonner, au niveau international, les différents groupes révolutionnaires. Le Manifeste est l'émanation directe du congrès de la Ligue des communistes qui se tient à Londres à la fin de l'année 1847. Il est donc le fruit d'un travail collectif.

La Revue du projet, n° 39, septembre 2014
 

Il y a actuellement 0 réactions

Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires.