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Géographie des homophobies : quand l’espace sort du placard, Yves Raibaud et Arnaud Alessandrin*

La critique féministe de la géographie des années 1980 a ouvert la voie à la géographie du genre qui n'est plus simplement une géographie des dominations mais aussi une géographie des flux avec un regard porté sur les marges LGBTIQ.

De la géographie féministe à la géographie du genre
En géographie, il a fallu attendre les années 1980 et 1990 pour que se développe une critique féministe de la géographie. Jusque là, la géographie était masculine et androcentrée : une géographie de cartes, plans, schémas, tableaux, photos représentant des univers d’hommes. L’idée que la géographie est aussi universelle que l’être humain s’exprimait dans un projet positiviste reposant sur la dualité naturelle homme-femme. La critique féministe interroge : où sont les femmes ? Cette critique fait apparaître en géographie les espaces des femmes – à la maison, à la sortie de l’école, dans les commerces de proximité – et par opposition les espaces des hommes – dans l’entreprise, la rue, la politique, les loisirs, les cafés. Il fait également apparaître des inégalités dans l’accès aux transports, au travail, aux salaires ; des espaces publics dangereux pour les femmes où elles représentent des proies potentielles, par exemple la nuit.
Cette critique féministe amène aussi à se pencher sur les lieux où femmes et hommes se mélangent, lorsque les mœurs changent et que les lois les accompagnent : l’université, le monde du travail, les rues marchandes, les plages. Ces lieux n’abolissent pas le genre mais permettent une variation des rôles de genre, d’un bout d’une rue à l’autre, entre banlieue et centre-ville, entre villes et plages. La géographie du genre n’est alors plus simplement une géographie des dominations mais aussi une géographie des flux qui nécessite, à des fins inclusives, qu’un regard féministe complémentaire soit porté sur les marges LGBTIQ (Lesbiennes, gays, bisexuels, trans, intersexes et queer).

Géographie des homosexualités ou géographie des homophobies ?
Peu de personnes se reconnaissent dans la figure du skinhead homophobe qui va « casser du pédé » à la sortie d’une boîte de nuit. Beaucoup plus nombreuses sont les personnes hétérosexistes. Ce glissement apparaît comme d’autant plus important qu’il rétrécit les espaces de l’impunité homophobe. Les hétérosexistes sont convaincus que la relation sexuelle homme-femme est naturellement supérieure à toute autre. Ils trouvent que les rapports entre personnes de même sexe sont gênants, bizarres, improductifs, pathologiques. Les hétérosexistes sont hétéronormatifs. Ils peuvent être persuadés par exemple que le couple hétérosexuel est normal et doit avoir l’exclusivité de l’élevage des enfants. Lors des « manifs pour tous », on a entendu dire : « On n’a rien contre les homosexuels mais cela doit rester dans la sphère du privé ». « On les accepte à condition qu’ils soient discrets ». Ou encore : « Les enfants élevés par les couples de même sexe risquent des carences affectives, des troubles, ils manqueront des repères nécessaires pour construire leur identité ».
Une des particularités de l’hétérosexisme est de considérer qu’il existe une majorité de personnes hétérosexuelles et qu’on ne va pas changer la loi pour une minorité de personnes différentes. Peut-on dire que les homosexuels sont une minorité ? Les bis, les trans, les intersexes font-ils partie de cette minorité ? Mais… L’hétérosexualité ne regroupe-t-elle pas, elle aussi, de multiples pratiques sociales et préférences sexuelles, assumées ou cachées, légales ou illégales ? Les hétérosexuels sont-ils toujours de bons parents ? Et quel rapport y a-t-il entre la sexualité d’un hétérosexuel et le fait qu’il soit ou non un bon parent ?
Ces questions qui mettent en abîme la diversité sexuelle se retournent comme un gant dès qu’on pose l’hypothèse que l’hétérosexualité est une norme neutre et majoritaire qui s’impose avec plus ou moins de succès et/ou de violence à l’ensemble du corps social. Éric Fassin écrit que la minorité est une catégorie sociale naturalisée par la discrimination. On peut considérer que l’homophobie est une forme active, violente, incorporée (phobie) et très largement répandue de discrimination des personnes LGBT ou soupçonnées de l’être.
Il est donc difficile de distinguer la géographie des homosexualités et la géographie des homophobies, car les lieux LGBT n’existent que par l’exclusion. S’il n’y avait pas de communautés hétérosexuelles, y aurait-il des communautés homosexuelles ? Cela ne veut pas dire que les lieux LGBT ne sont pas nécessaires, chaleureux, innovants. Dans ces conditions aussi, la sortie du placard (coming out) est un acte spatial. Un bon exemple en est la marche des fiertés : dans la rue, le sexe devient politique, ce qu’avaient compris les premières féministes qui contestaient l’articulation entre un espace public dominé par les hommes et l’assignation à l’espace privé pour les femmes. Pour le patriarcat, les homosexuels ne se reproduisant pas, ils sont inutiles, donc condamnés au secret, à l’enfermement, à l’invisibilité. Marianne Blidon mesure les normes spatiales à partir d’un questionnaire : dans quels lieux est-il possible de se tenir par la main ou de s’embrasser quand on est lesbienne ou gay ? Le mariage pour tous, en banalisant les unions homosexuelles et dans le même mouvement l’homosexualité et l’homoparentalité, provoque d’énormes « hétéroprides », un coming out homophobe (« la France a besoin d’enfants, pas d’homosexuels »), qui participe à amplifier la dispute autour du mot genre dans le débat public. Le mariage pour tous, en dévoilant la norme hétérosexuelle dominante suggère qu’elle est en contradiction avec le principe d’égalité républicaine et assouplit les normes de genre et leurs projections dans l’espace.
Le livre Géographie des homophobies  est construit autour de ces interrogations. Il procède d’une démarche méthodologique importante : bien que publié dans une collection scientifique, il est composé en grande partie d’articles et d’entretiens avec des représentants associatifs qui témoignent d’une expertise de terrain (homoparents, intersexes, trans). La littérature scientifique LGBT est dominée par des travaux sur les gays, un reflet de la domination masculine. Place est donc faite aux lesbiennes et aux trans en tête du livre, et toutes les composantes « LGBTiq » sont évoquées, y compris dans des nuances telles que le mouvement des folles ou les lieux queer.  

*Yves Raibaud est géographe. Il est maître de conférences à l’université de Bordeaux 3.
Arnaud Alessandrin est sociologue. Il est doctorant à l’université Bordeaux Segalen.

La Revue du projet, n° 39, septembre 2014
 

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