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Vous avez dit « social-démocrate » ? Irène Théroux*

Le mot, à connotation historique et théorique, a pris une place considérable dans l’univers médiatique et politique, tout en achevant de perdre toute rigueur notionnelle et à peu près toutes ses attaches avec son heure de gloire de la fin du XIXe siècle.

Le mot « social-démocrate » a mauvaise presse chez Marx qui l’emploie peu – il s’agit de qualifier le rapprochement entre ouvriers et petits bourgeois opéré au sein de la nouvelle Montagne (autour de Ledru-Rollin) au lendemain de 1848 visant au compromis conformément à l’horizon politique petit-bourgeois du temps. Mais, quelques décennies plus tard, sous l’impulsion du puissant mouvement socialiste allemand (dans sa version lassalienne et marxiste), cette qualification est le bien commun de tous les socialistes unis au sein de la Deuxième Internationale (1889-1914), d’Engels à Kautsky en passant par Lénine, qui anime le Parti ouvrier social-démocrate de Russie. La rupture intervient avec la guerre que les sociaux-démocrates avaient promis de conjurer et qu’ils accompagnent massivement. Lénine déclare alors : « Qu’on ne m’appelle plus jamais social-démocrate ». La social-démocratie désigne dès lors tous ceux, dans leur diversité, restés « fidèles à l’ancienne maison » selon les mots de Léon Blum au lendemain du congrès de Tours (1920).

Peut-on, comme on l’entend bien souvent, dégager des constantes et des caractérisations profondes telles qu’on puisse parler de modèle social-démocrate ? C’est ce qui semble bien difficile. Clairement, la social-démocratie d’avant 1914, dont le cœur battant est en Allemagne, se caractérise doctrinalement par une référence exclusive et sourcilleuse au marxisme ; organisationnellement par un système tripode (Parti, syndicats, coopératives, avec rôle premier pour le Parti) ; politiquement par une pratique poussivement réformiste, dans l’attente fatale de la Révolution et dans le refus de toute participation à un gouvernement bourgeois. Ce modèle est brisé par la Première Guerre mondiale pendant laquelle les sociaux-démocrates participent massivement aux gouvernements d’union sacrée et connaissent par la suite des trajectoires sensiblement différenciées : en Allemagne, après la répression sanglante des spartakistes, ils gouvernent dans la grande coalition de Weimar aux côtés des forces de gauche et de droite ; en France, au contraire, en 1924, les socialistes refusent de participer à un gouvernement bourgeois aux côtés des radicaux, la principale force de gauche du pays, et, en 1936, ils hésitent encore une fois. Comment comprendre alors l’émergence du thème du « modèle social-démocrate » ?

Un modèle
social-démocrate ?

Le thème semble apparaître dans les années 1970, au moment où le Parti socialiste, en restructuration rapide et profonde, décide de conclure avec les communistes ennemis un programme commun de gouvernement, ce qui suscite une très vive hostilité « antitotalitaire » de ce que ses partisans appellent avantageusement depuis les années 1980 la « deuxième gauche » (derrière Michel Rocard, Jacques Delors…) et ses réseaux médiatiques (Le Nouvel Observateur, etc.). Face à l’union avec les communistes, on brandit le modèle social-démocrate : c’est en ce sens que certains socialistes quittent leur maison pour fonder un petit parti officiellement nommé « social-démocrate » qui deviendra vite, avec André Santini, une composante de l’UDF giscardienne. Le thème vaut, à l’inverse, (dis) qualification dans la bouche de certains socialistes et de communistes. Le mot est si présent que Pierre Rosanvallon peut alors écrire (1979) dans un numéro spécial de la revue Faire qu’il anime avec Patrick Viveret consacré à la social-démocratie – et significativement intitulé « Qu’est-ce que la social-démocratie ? » – : « Un spectre hante aujourd’hui la gauche française : celui de la social-démocratie. Il est au cœur de toutes les polémiques et de tous les procès d’intention que le parti communiste développe contre le parti socialiste ; il est également au centre des débats entre les différents courants socialistes. Ce spectre apparaît d’autant plus menaçant qu’il est imprécis. »
De quel drap cet insaisissable spectre est-il fait ? De l’hégémonie du socialisme allemand du temps de la Deuxième Internationale, le mot social-démocrate a gardé sa connotation germanique et on entend souvent par là la politique effective et officielle développée par le SPD depuis la Première Guerre mondiale et plus encore depuis la Seconde Guerre mondiale, marquée notamment par l’abandon explicite de toute référence au marxisme (congrès de Bad Godesberg de 1959) et la dilution active de ses référents de classe : « Le socialisme démocratique qui, en Europe, trouve ses racines dans l’éthique chrétienne, dans l’humanisme et dans la philosophie classique » reconnaît « la libre concurrence et la libre initiative de l’entrepreneur [qui] sont des éléments importants de la politique économique de la social-démocratie » (Bad Godesberg). Sur cette base, les grandes coalitions avec les conservateurs allemands peuvent se multiplier (à partir de 1966, avec Brandt comme avec Schmidt).
Mais plus encore que le modèle allemand, c’est le modèle suédois qui est volontiers convoqué pour la social-démocratie. Si ce dernier fut à son origine (1889) très directement inspiré du mouvement socialiste allemand, le sort des urnes lui donna une configuration singulière : à la tête du pays avec un gouvernement homogène dès 1920, les sociaux-démocrates suédois (Branting, Sandler entre 1920 et 1926 puis Hanson entre 1932 et 1936) réalisèrent de nombreuses et significatives réformes de progrès qu’ils n’étaient pas parvenus à mettre en œuvre avant guerre avec l’échec de la puissante grève générale de 1901. Dans ce contexte, les négociations actives entre le syndicat lié au Parti (LO) et le patronat (SAF) permirent la multiplication de conventions collectives, sur fond de mobilisations sociales dans les années 1930. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, un nouveau gouvernement social-démocrate homogène arrivait au pouvoir (Hanson 1945-1946 puis Erlander 1946-1969) : fiscalité forte et progressive, salaires élevés, dialogue social avec interdiction du lock-out et de la grève en phase de négociations (elles-mêmes rendues automatiques et périodiques depuis les accords de Saltsjöbaden en 1938), développement du secteur coopératif. Le mouvement social-démocrate suédois fusionnait ainsi en quelque sorte plusieurs caractéristiques de la première social-démocratie (1889-1914) : parti de masse (900 000 adhérents pour 8 millions d’habitants dans les années 1970), lié à un syndicat fort (LO rassemble à la même période 95 % des ouvriers) et au mouvement coopératif, liste qu’il faut compléter par les critiques partiellement rétrospectives adressées par Lénine aux sociaux-démocrates : une insistance quasi-exclusive sur la dimension fiscale et le volet redistributif (au détriment de la question de la production). De l’autre, c’est l’aspect qui constitue sans doute le cœur de ce qu’on entend de plus en plus par « social-démocrate » depuis ces décennies : le dialogue syndicat-patronat, le compromis, etc.
Les termes du débat ne semblent guère s’être modifiés depuis cette époque, la confusion demeurant de mise mais les lectures tendant à se structurer autour de deux pôles :
• celui qui définit la social-démocratie comme l’option politique du « compromis réaliste », « du compromis entre le Capital et le Travail, entre le Marché et l’État, la Liberté et la Solidarité » selon une formule de Jacques Delors ;
• de l’autre, celui qui met aussi l’accent sur l’importance du syndicalisme et de sa puissance pour la réalisation d’une « bonne » politique sociale-démocrate.

La social-démocratie
et le PS contemporain

De ce point de vue, si « social-démocrate » semble qualifier, sur le plan journalistique, la version la plus droitière du socialisme français, il faut cependant noter que le mot a une tournure officielle au PS depuis plusieurs décennies, revendiqué par Pierre Mauroy comme premier secrétaire (« Le Parti socialiste peut être pleinement lui-même, c’est-à-dire social-démocrate ») puis par Lionel Jospin comme premier ministre (en conseil national du PS, 1999). Mieux, la gauche du Parti socialiste s’en réclame explicitement de nos jours, se fixant comme objectif : « obtenir un compromis social favorable au monde du travail. La social-démocratie suppose que le parti majoritaire à gauche soutienne les syndicats de salariés pour arracher un compromis au patronat. » (« Il n’y a pas qu’une seule politique possible », 2014). De fait, la droite du Parti socialiste ne se réclame guère de la social-démocratie : Manuel Valls estime cette voie épuisée et obsolète, lui préférant la voie démocrate états-unienne et l’objectif d’une « auto-réalisation de l’individu » (Pouvoir, 2010).
Le mot, à connotation historique et théorique, a ainsi pris une place considérable dans l’univers médiatique et politique, tout en achevant de perdre toute rigueur notionnelle et à peu près toutes ses attaches avec son heure de gloire de la fin du XIXe siècle. Il reste pour le plus grand nombre, et malgré le débat définitoire qu’essaient d’imposer La gauche du PS et le PG, massivement synonyme de « renoncement au nom du réalisme ». Ainsi, ironie de l’histoire, il reprend la voie du sens que lui donnait précocement Marx : « Le caractère propre de la social-démocratie se résumait en ce qu’elle réclamait [souligné par nous] des institutions républicaines démocratiques comme moyen, non pas de supprimer les deux extrêmes, le capital et le salariat, mais d’atténuer leur antagonisme et de le transformer en harmonie. » (Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, 1851, 3e section).  

*Irène Théroux est historienne. Elle est professeur agrégée d’histoire.

La Revue du projet, n° 39, septembre 2014
 

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