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Les mots des présidents, Gérard Streiff

« Si l'on cède sur les mots, on finit par céder sur les choses  »
Sigmund Freud

Les mots en politique jouent un rôle capital. Des chercheurs ont décortiqué les discours présidentiels depuis 1958. Derrière l'évolution des mots choisis par les différents hôtes de l'Élysée, on voit à l'œuvre l'évolution idéologique de ces dernières décennies, ou plutôt comment se « désidéologise » le discours politique, comment s'installe la crise actuelle où les mots ne seraient plus que des « paroles, paroles ».

Les mots sont, comme disait le père Hugo, des « êtres vivants ». En politique, ils ont une fonction considérable. « Les mots forgent les rapports de force, rassemblent et opposent, distinguent, mettent en garde, rassurent, expliquent, justifient » écrit le journaliste Jean-Baptiste de Montvallon (Le Monde, 22 février 2014). Parler, c’est déjà agir. « Il n’y a pas d’action publique sans discours, selon l’universitaire Paul Bacot, directeur de la revue Mots. Les langages du politique (ENS Éditions). La politique, ce processus qui consiste à présenter et essayer d’imposer une représentation du monde, n’est même que du discours. » Pour installer et contrôler l’imaginaire, il faut contrôler les mots.
Pascal Perrineau et Denis Muzet, dans leur étude sur les mots de Marine Le Pen (« Marine Le Pen, femme de parole plus que d’action », Le Monde, 13 février 2014) notent : « Les mots sont le véhicule de représentations, de projections, d’attentes autour desquelles se noue ou non le lien de confiance. »

Le chercheur Damon Mayaffre a eu la bonne idée de travailler sur 700 discours des présidents de la Cinquième République. À l’aide d’un logiciel approprié, il a traqué les mots, les codes, les syntaxes propres à chaque président. On découvre ainsi comment ces présidents utilisent, sous-utilisent ou surutilisent certains termes, comment chacun a ses mots spécifiques. Les mots le plus souvent utilisés par de Gaulle ? Algérie, peuple, algérien, univers, État, destin, régime, atomique, totalitaire et nation. Pour Pompidou, ce sont : monétaires, parisien, coopération, civilisation, autoroute, jeunesse, communauté et individu. Chez ce normalien, qui pourtant a le lexique le plus riche, on sent déjà un infléchissement économico-technocratique. Chez Giscard d’Estaing, on retrouve surtout : actuel, situation, problème, événement, énergie, question, programme et pétrole. Son vocabulaire est assez pauvre. Giscard entend imposer à ses concitoyens une pédagogie de crise. La rupture la plus sensible dans l’usage des mots présidentiels s’opère avec Mitterrand. Les termes les plus fréquents sont : je, me, penser, moi, dire, nationalisation, nationaliser, Europe, socialiste.
Ici, peu à peu, le contenu passe au second plan, le moi-je commence à triompher. Dans cet affichage mitterrandien de l’égo, le chercheur cité plus haut repère un des tournants du discours politique, un virage d’autant plus redoutable que se télescopent le « moi-je » du personnage et l’environnement audiovisuel qui explose.

Mayaffre s’attarde sur cette évolution du rapport entre pouvoir et média ; il insiste sur ce qu’il appelle la fonction « phatique », vocable de linguiste qui désigne une donnée simple, et forte : la liaison passe avant l’information. Ce qui importe, c’est de savoir si on est vu, entendu plutôt que ce que l’on dit. Genre d’expression qui illustre une fonction phatique : « Vous me suivez ? » ou tout simplement « Allo ». On est en lien, c’est ce qui compte. Et d’ailleurs, n’est-ce pas un peu ce que sous-tend aujourd’hui l’incroyable explosion des portables, et la rengaine des « T’es où ? », « Tu m’entends ? ». Le « phatique » n’a jamais été autant à la mode.

Dépréciation de la parole
Le pli pris avec Mitterrand, Chirac le prolonge. Avec un vocabulaire un peu plus pauvre. On passe du discours nominal (noms, adjectifs, déterminants) à un discours verbal (verbes, pronoms) et une avalanche d’adverbes censés donner plus de force aux mots. Les mots plus spécifiques de Chirac sont : naturellement, aujourd’hui, notamment, démocratie, jeune, probablement. Comme dit Mayaffre, il y a moins de substantifs, moins de substance, plus de verbes, modaux (vouloir, falloir) ou énonciatifs (je pense, je répète) au présent de l’indicatif. Un présent de l’indicatif qui n’est pas forcément bon signe quand on attend du politique des références au passé et des perspectives d’avenir.
Sarkozy pousse loin cette dérive. Pour l’universitaire, voici une phrase très sarkozyenne : « Ce que j’ai dit, je le ferai parce que je vous le dois ». L’orateur ici insiste sur le lien direct entre lui qui parle et l’autre, le public, qui écoute. Mais dans le fond, il ne dit rien. « La personne du président phagocyte l’ensemble du discours » dit le chercheur. On assiste donc, dans le discours, à un présidentialisme exacerbé, une totale personnalisation d’un côté, et une diversification des thématiques abordés. Jusque-là, le président parlait surtout d’international, d’institutions, d’enjeux sociaux et économiques. Le discours de Sarkozy parle (relativement) moins d’institution et d’international et plus de sécurité, de formation, de macro et de microéconomie. La proximité du fait divers s’invite même dans sa syntaxe. Exemple : « Casse-toi pauv’con ».

Le discours hollandais s’est assez vite sarkozysé, François Hollande reprenant volontiers les mots (entreprise, compétitivité) et les traits rhétoriques de son prédécesseur (voir encadré).
Bref, on assiste à un appauvrissement de la langue, une homogénéisation, un formatage court pour répondre aux besoins médiatiques ; « l’énonciation prend le pas sur l’énoncé » comme un cadre qui « mangerait » le tableau censé le mettre en valeur. Le discours technicisé a remplacé un discours où se confrontaient des visions du monde. De ce point de vue, la rigueur de 1983 sert de frontière ; il y a eu un avant et un après 1983. L’idéologie s’estompe, il ne s’agit plus, désormais, que d’aménager à la marge ce qui peut l’être, les mots deviennent de plus en plus des chiffres. Aujourd’hui, entre les 50 milliards d’économie ou les 3 % de déficit, on est de ce point de vue particulièrement gâtés,
tous les discours se rapprochent, semblent souvent indifférenciés. Plus de chiffres et moins d’idéologies, donc, mais, dit de Montvallon, déjà cité, et un brin nostalgique, est-ce que ce vocabulaire technique rend mieux compte de la réalité ? Pas sûr.

Le paradoxe est le suivant : les dirigeants politiques, les présidents, se méfient de plus en plus des mots, ils les tiennent à distance, alors que gens, de plus en plus déboussolés, ont besoin et envie de mots pour savoir où ils vont et comprendre ce qu’ils font. « Se profile une spirale où la dépréciation de la parole contribuerait à la perte de crédit des politiques, qui dévaloriserait à son tour les mots qu’ils emploient ».  

Hollande reprend les mots de Sarkozy

«Le corpus de François Hollande commence à être suffisamment consistant pour être analysé. Les premières tendances qui se dégagent sont frappantes. D'un point de vue lexical, le président a une forte tendance à marcher sur les traces de Nicolas Sarkozy. Celui qui se voulait un « président normal », pour afficher une rupture avec son adversaire, pioche dans un vocabulaire qui a distingué M. Sarkozy de tous ses prédécesseurs depuis 1958. […] Les mots « entreprise », « croissance », « compétitivité », « économie », « bancaire », « emploi » sont surutilisés par les deux présidents au point de leur être spécifiques, selon les statistiques fournies par Damon Mayaffre. « Le changement n'est pas vraiment palpable d'un point de vue lexical » relève l'universitaire. La conjoncture n'est pas seule en cause. M. Hollande reproduit quelques traits rhétoriques du discours sarkozyste. Ainsi, avec l'anaphore « La France sera forte… », son discours lors des vœux du 31 décembre 2013 reprend le slogan de la dernière campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy, « la France forte ». Une « incroyable triangulation du discours de son ancien adversaire » note M. Mayaffre. De Gaulle disait « nous » ou « la France », François Hollande, lui, utilise « je », « comme rarement » selon l'universitaire. Avec 305 « je veux » en cinq ans (contre 29 pour de Gaulle en une décennie), M. Sarkozy détient un record difficile à battre. Au 1er janvier 2014, Hollande en était à 74. »
Extraits de « La sarkozysation du discours hollandais » de Jean-Baptiste de Montvalon, Le Monde/Idées, 22 février 2014
 

 

La Revue du projet, n° 39, septembre 2014
 

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