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Trique générale et miettes charitables : la fabrique bourgeoise de « l’assistanat », Guillaume Roubaud-Quashie*

Démêler les fils qui font cet étrange et sinistre cache-sexe de la domination de la classe capitaliste qu’est ce thème de “l’assistanat” est œuvre urgente et de salubrité publique.

Assistanat : le mot est partout et il est influent. La victoire de Sarkozy en 2007 doit beaucoup à son brandissement permanent, à sa désignation répétée comme ennemi public n° 1. Et l’affaire ne s’est pas dégonflée depuis lors : cheval de bataille préféré de maintes publications réactionnaires, il sature toujours l’espace médiatique et politique.
Face à cette droite en Croisade qui prêche clair et fort, on entend le plus souvent à gauche que balbutiements gênés, humanisme charitable ou abdication (un peu) honteuse : guère de modèle alternatif clair et conquérant en tout cas. La question est donc compliquée et touche au cœur le défi de projet qui frappe les progressistes.
Notre thèse : c’est que cette lecture politique ne prospère pas par hasard ; elle prospère parce qu’existe dans la réalité sociale de notre pays, une base objective qui constitue son terreau, une base qui a été créée et qui répond à une philosophie globale.
 
Un drame en quatre actes
C’est du côté de l’histoire de la conception de la protection sociale, des droits et des services publics qu’il faut se pencher pour y voir plus clair. La bourgeoisie du XIXe siècle, la charité à la bouche, voulait bien donner un peu – très peu – aux plus misérables d’entre les misérables, mais ne reconnaissait pas de droit social véritable. Des miettes pour quelques-uns – et dites merci, s’il vous plaît ! – qui ne permettent bien sûr à personne de s’en sortir ; absolument rien pour la grande majorité qui, c’est entendu, n’a besoin de rien, la cruauté de l’oppression capitaliste ne se manifestant pas sur elle avec une hideur telle qu’il soit nécessaire de la maquiller pour la cacher aux yeux délicats de ces messieurs dames du Capital. Voici la philosophie de départ parfaitement bourgeoise : chacun se débrouille seul et obtiendra selon son mérite (et il ne faut pas gêner cette œuvre divine par quelque intervention malheureuse) ; les plus misérables doivent recevoir une aumône pour la bonne conscience et la beauté du paysage.

Depuis lors, le Mouvement ouvrier a imposé le développement d’un système de protection sociale fort différent : des droits universels gagés sur des contributions universelles et proportionnées, un avant-goût du fameux principe communiste « à chacun selon ses besoins, chacun selon ses moyens ». La justice, au lieu de la charité, dans ce qu’elle contient de dignité et d’universalité en somme. Je ne suis pas remboursé d’une dépense médicale parce que je suis un gueux et que les puissants ont pitié de moi, mais, je le suis, comme tout le monde, parce que je suis un être humain et que, collectivement, nous avons proclamé un droit reconnu à tous les hommes et à toutes les femmes et, par mon travail, je contribue ou j’ai contribué (dans le cas de la retraite) à le rendre effectif pour toutes et tous (via la cotisation).
Le rapport de forces historique de la Libération permit des acquis titanesques en la matière, jamais digérés depuis lors par les tenants du capital, constamment et conséquemment attaqués.
Le troisième acte du drame date sans doute des années 1970 et 1980, à l’heure où dans les rangs de la social-démocratie, la Révolution française et le mot « égalité » commencent à devenir gênants, ringards quand ce n’est pas « totalitaires » et où la plus heureuse « équité » s’affirme enfin comme concept phare. La rencontre de cette mutation de la social-démocratie avec les assauts mondialisés des capitalistes relayés par la droite française et ses penseurs ultramédiatisés (façon Alain Minc) a accouché de nombreuses contre-réformes qui ont donné du corps à l’expansion du thème de l’assistanat. Au fond, c’est cette philosophie bourgeoise du XIXe siècle qui faisait son retour : les gens normaux n’ont besoin de rien ; les misérables (ou « les exclus » en langage fin XXe-début XXIe siècle) doivent recevoir quelque aumône.
Qu’est-ce que ça donne au quatrième acte ? Une dynamique biface comme un silex tranchant : réduction des droits communs (déremboursements de médicaments, casse des services publics, hausse des frais d’inscription universitaires, etc.) d’un côté ; création de petites aides inefficaces réservées à un public défini par un seuil de revenus maximal assez bas.

Un exemple : l’allocation pour la diversité dans la fonction publique
Prenons un bien vicieux et typique exemple pour bien saisir cette dialectique perverse : l’allocation pour la diversité dans la fonction publique. Après des décennies de libéralisme acharné, de destruction de l’école, etc., les statistiques sont là, implacables : la haute fonction publique n’est en rien à l’image de la société. Elle est issue d’un tout petit segment social et, pire, elle l’est encore davantage que dans les années qui suivirent la Libération. Quelle leçon en tire-t-on alors ? Un plan massif d’investissement dans l’école, une réorientation de celle-ci pour qu’elle s’adapte aux enfants qui n’ont que l’école pour apprendre ? Un grand plan général visant la justice sociale ? Nenni ! On continue le massacre et on – en l’occurrence Éric Woerth, Michèle Alliot-Marie et Valérie Pécresse – invente, en 2007, l’allocation susnommée. Elle est attribuée chaque année à des étudiants préparant un concours de la fonction publique de catégorie A ou B, sous condition que leur famille perçoive moins de 33 100 € par an (chiffres 2013). En clair, si vous gagnez plus de 2 800 € par mois à deux, vous ne sauriez prétendre à cette allocation car vous ne relevez pas de la (formule toujours décidément délicieuse) « diversité ». D’une part, il est bien connu que la haute fonction publique croule sous les enfants d’ouvriers et d’employés qui gagnent plus de 2 800 € par mois à deux ; d’autre part, mais au nom de quoi auriez-vous droit à quoi que ce soit, vous qui n’êtes pas un « exclu », un « divers » ? En revanche, si vous gagnez moins de 2 800 € par mois à deux, votre enfant aura le droit de solliciter cette aide et, s’il est vraiment méritant – l’allocation étant attribuée en fonction des résultats des études antérieures –, il sera peut-être – car on ne saurait l’attribuer raisonnablement à tous ces nécessiteux, les impératifs de compétitivité étant ce qu’ils sont : un contingent retient les meilleurs – retenu par les services de l’État pour obtenir une aide qui lui permettra, à coup sûr, de réussir ces durs concours face aux fils de bourgeois qui n’ont à penser qu’à leurs études. Eh oui, s’il obtient cette allocation, il aura droit à rien moins que 2 000 € par an, soit près de 166 € par mois ! Pensez donc ! Bien sûr, comme il s’agit peut-être d’un vilain fraudeur – chez ces gens-là, on ne sait jamais… –, à l’affût des généreuses mannes dispensées par ces gouvernements qui ne ménagent décidément aucun effort, les documents à lire et remplir rappellent cent fois – et en gras, et souligné, et en capitales, des fois que le généreux système de remboursement des lunettes l’aurait rendu bigleux – des formules comme : « en cas de non-respect de mon engagement, je devrais rembourser au Trésor les sommes perçues au titre de l’allocation ».
Résumons : puisqu’il faut absolument « réduire la dépense publique » (dogme qui ne se discute pas car, dans le fond, il faut que les individus se débrouillent seuls et le meilleur, spontanément, gagnera, pour le plus grand bien de l’ordre et de la société), on abîme, on assèche, on dévitalise les services publics communs qui pourraient permettre l’épanouissement de tous ; mais comme on est bonne âme et que de dures statistiques troublent parfois le sommeil, on crée de maigres dispositifs d’exception qui, dans le fond, ne permettent rien et ne changent rien pour ceux qui, ingurgitant la honte jusqu’à la lie, consentent à les solliciter.
Cette mécanique s’applique hélas partout : destruction de l’école qui permet toujours moins de réussite scolaire aux enfants qui n’ont que l’école pour apprendre et création de deux ou trois postes charitablement consentis aux « divers » de tous poils tristes (ces poils qui mouillent parfois l’œil des bourgeois philanthropes : poils de ZEP, poils d’immigré, poils de pauvre, etc.) à Sciences-Po ou ailleurs. Dérem­boursements à tout va d’un côté et création de la CMU de l’autre. Gel des retraites d’un côté au-dessus de 1 200 € mensuels ; micro-augmentation maintenue pour celles et ceux qui gagnent moins.

Des lignes de fracture
qui divisent

Quels effets sociaux et politiques pareilles politiques génèrent-ils ? Côté pile, les « divers », les « exclus » sont toujours plus massivement et structurellement écrasés, puisqu’on retire la planche partout, qu’on atrophie les services publics. Les malheureuses aides qu’une poignée d’entre eux obtient ne permettent bien sûr pas leur réussite mais donnent leur dose de honte durable et font grandir le sentiment de responsabilité : malgré l’allocation qui fait de moi un privilégié, j’ai tout de même échoué. Oserai-je me plaindre, moi dont tout le monde dit que je suis un privilégié et qui, en plus, échoue ? Côté face, ceux qui sont juste au-dessus – et ils sont très nombreux – enragent : eux aussi frappés par la désertion des services publics qui les tire vers le bas, ils n’ont, eux, droit à rien quand les possédants leur répètent que « les autres », « les divers », eux, ont droit à quelque chose. Au total, un étrange partage entre le « eux » et le « nous » s’esquisse, la frontière passant en plein cœur de la classe, pour 200, 20, 10 euros d’écart de revenu : un « eux » des assistés face à un « nous » mariant monstrueusement l’ouvrier et Laurence Parisot, l’employée et Pierre Gattaz. La droite n’a plus qu’à passer au feutre indélébile sur les lignes de fracture objectivement esquissées par ces dispositifs, pour s’assurer la division des salariés et, partant, le calme.

En un mot, ces politiques publiques – impulsées tant par la droite que par la social-démocratie – injustes, inefficaces, suintant la bonne conscience et les bons sentiments sont au cœur de la fabrique de « l’assistanat ». Elles donnent la dose de réel indispensable à la popularisation du thème : « Tout pour eux et rien pour moi ». Car si les « assistés » n’ont pas droit à « tout », tant s’en faut, ces politiques publiques créent bien une catégorie de personnes à qui est réservée quelque chose alors que tant de millions de travailleurs qui peinent et qui peinent à bien des égards de plus en plus, n’ont effectivement droit à rien.

Des obstacles objectifs
à la conscience de classe

Qu’avons-nous voulu montrer ? Que la conscience de classe que nous avons à bâtir pour rassembler notre peuple ne trouve pas sur son chemin de simples obstacles subjectifs (tel discours à déconstruire, telle idée reçue à démentir, etc.), elle est aussi – et peut-être surtout – minée par des obstacles objectifs et ces politiques publiques d’inspiration bourgeoise façon grande dame XIXe siècle qui se multiplient à vitesse V en sont un grand, un très grand.

Dès lors, notre projet s’en trouve éclairé tout autrement et son actualité, sa nécessité prennent une immense dimension. Non, nous ne sommes pas les charitables amis des pauvres, pour lesquels nous demandons une piécette de plus. Nous sommes le parti des 90,30 % de la population active que sont les salariés – et même au-delà si on prend conscience que beaucoup de petits indépendants sont, par ricochets, dans des situations de salariat de fait, sous la dépendance d’un petit cercle de grands capitalistes qui détiennent, en réalité, seuls, le pouvoir véritable – avec lesquels nous demandons, dignement, la justice, pour retrouver un chemin de progrès. Nous travaillons à unir cette classe large pour sauver notre monde de cette vieille classe bourgeoise parasitaire qui l’étouffe et le tue. Nous ne demandons pas des privilèges – qui sont des avantages en dehors des règles communes et dont relèvent toutes ces politiques d’assistanat – ; nous demandons des droits, pour nous, pour tous. Décidément, oui : « à chacun selon ses besoins, chacun selon ses moyens ».

*Guillaume Roubaud-Quashie est rédacteur en chef de La Revue du projet.

Pour mémoire
L’INSEE donnait en 2013 un salaire net moyen équivalent temps plein (ETP) de près de 25 000 € par an, soit 50 000 € à deux, un salaire net ETP médian (c’est-à-dire qu’une moitié gagne plus et l’autre moitié gagne moins) de près de 21 000 € par an, soit 42 000 € à deux et un premier quartile (¼ gagne moins, ¾ gagnent plus) à un peu plus de 16 500 €, soit 33 000 € à deux. En convoquant deux derniers chiffres, le salaire annuel net ETP ouvrier moyen – 18 080 €, soit 36 160 € à deux – et le salaire annuel net ETP employé moyen – 18 840 €, soit 37 680 € à deux –, on espère faire bien mesurer quels grands privilégiés se retrouvent exclus de ce genre de dispositifs.

 

La Revue du projet, n° 39, septembre 2014

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