La revue du projet

La revue du projet
Accueil
 
 
 
 

Une arme de division, Léo Purguette et Michaël Orand*

« L’assistanat est le cancer de la société française ». En lançant cette formule qui l’a mis en lumière, Laurent Wauquiez, chef de file de la mal-nommée droite sociale prétendait jeter un pavé dans la mare. Il ne faisait en réalité qu’énoncer avec le mérite de la netteté une stratégie contagieuse chez les tenants de l’ordre social existant. Plus condamnables encore que les « exclus » qui ne sont donc ni opprimés ni exploités, les « assistés », eux, sont des profiteurs. Pire, pris ensemble, ils forment une tumeur qui croît au détriment du corps social. Il y a urgence à l’en extirper. C’est le message délivré aux classes… forcément « moyennes ». En omettant judicieusement de rappeler que si elles sont « moyennes », c’est uniquement par opposition à ce bas du panier qui vivrait d’aides en tous genres. Le même Wauquiez ne dit pas autre chose dans l’ouvrage qu’il intitule sans gêne « La lutte des classes moyennes ». Petit à petit, l’idée chemine cependant, depuis l’extrême droite jusqu’à une partie de la gauche. La dénonciation de la figure de l’assisté apparaît comme l’investissement politique le plus rentable du moment : il demande un minimum d’engagement pour un résultat quasiment garanti. Il faut dire que le concept ratisse très large, résonnant « immigré » dans la tête des uns, « fainéant », « bon à rien » ou encore « fraudeur » dans celle des autres.
Bref, l’assistanat, voilà le problème ! L’assisté, voici l’ennemi ! En un tournemain, l’injustice, l’exploitation, le sous-emploi, la pauvreté et ses victimes disparaissent. Et pendant qu’au pied de l’Olympe du capitalisme on cherche des boucs émissaires, au sommet, les dieux de la finance continuent de festoyer.
Arme de division massive, le concept élastique d’assistanat est-il pour autant privé de tout lien avec la réalité sociale ? Sans doute pas, et cela participe également de son efficacité dans le débat politique. Tous ceux qui visent une transformation sociale de progrès ne peuvent l’ignorer. Mais plus encore, ils ont le devoir d’en comprendre la complexité, sous peine de se retrouver désarmés face à ceux qui les caricaturent pour mieux les détruire. C’est l’ambition de contribuer à cette entreprise qui est à la source du dossier de ce mois.
Comment défendre la solidarité quand un nombre croissant parmi ceux qui y ont le plus intérêt entend « assistanat » ? Comment mobiliser sur l’idée d’un impôt progressif lorsque tant de frustration et de ressentiment ont été créés par la réforme des tranches de l’impôt sur le revenu et des effets de seuil criants ? Comment se battre pour l’universalité de la protection sociale quand beaucoup veulent la réserver aux pauvres parmi les pauvres, que ce soit par bonté naïve, pour mieux dégager des marchés aux assureurs privés, ou encore pour pouvoir se conformer à leurs critères austéritaires ? Des réponses à ces questions dépend pour une bonne part la perspective d’un changement de société majoritaire dans notre peuple.
Les dernières échéances électorales ont montré combien cet horizon était aujourd’hui obstrué. Le poison de la division et du désespoir progresse. Les résultats en attestent, le climat des luttes sociales aussi. Quel rôle ceux-là mêmes qui pointent du doigt les « assistés » leur font-ils jouer ? Pas seulement celui du bouc émissaire. Pensés comme plus vulnérables, du fait même de leurs conditions d’existence, à une pratique consumériste de la politique, les bénéficiaires des minima sociaux sont souvent la cible prioritaire de promesses clientélistes alimentant un rapport biaisé aux élections et à la chose publique. Entre illusion générée par l’idée qu’il peut y avoir des réponses individuelles à des problèmes collectifs, dépendance, déception, dégoût et abstention, c’est un lumpenprolétariat contemporain que notre société régie par le capitalisme postindustriel est en train de fabriquer. À la fois l’assurance-vie d’un système en crise et le pur produit de son fonctionnement.
Car le « cancer » de la société française n’est bien sûr pas l’assistanat mais le chômage de masse. Lui-même est la conséquence de choix politiques et d’un modèle économique. Il met à mal la protection sociale solidaire financée par les travailleurs en emploi. Pour autant l’austérité et la lutte contre le prétendu coût du travail plutôt que contre celui du capital lesquelles s’opposent toujours à la satisfaction des besoins humains, continuent d’avoir la priorité dans les politiques nationales. Preuve en sont les exonérations de cotisation sociales patronales qui s’accumulent de plus en plus, et qui révèlent à qui veut bien en prendre la mesure qui sont les véritables « assistés », les réels « profiteurs ».
L’affirmer est un antidote au venin de la division mais la morsure est profonde. Il est résolument nécessaire d’affronter le débat sur « l’assistanat », de donner à toutes et tous des éléments de compréhension, mais aussi de favoriser la solidarité et de cultiver l’action collective partout où se posent des problèmes collectifs : c’est une nécessité pour la reconstruction d’une conscience de classe,
condition et objectif indissociables au succès du projet communiste de
nouvelle génération.  

*Léo Purguette est membre de la rédaction en chef.
Michaël Orand est responsable de la rubrique Statistiques. Ils sont les coordonnateurs de ce dossier.
 

La Revue du projet, n° 39, septembre 2014

Il y a actuellement 1 réactions

  • Assistanat ?

    A mon avis discuter de l'assistant ne peut se faire sans se poser la première des questions: Qui l'état français assiste-t-il le plus aujourd'hui ? Est-ce que ce sont les 1,2 millions de RSA pour un coût guère supérieur à 12 milliards d'euros ou bien ces grandes entrprises qui bénéficient de dizaines de milliards d'euros au titre d'exonérations de cotisations, d'aides diverses sans contrôles, d'abaissements d'obligations fiscales ou autres ? Qui bénéficie au bout de la chaîne de ces injections d'argent public ? Certainement pas l'emploi lié aux carnets de commandes, mais les actionnaires OUI. Plus de 20 milliards d'euros de cotisations non versées en rajoutent. Ce que certains politiciens manipulateurs appellent de l'assistanat n'est en réalité qu'une maigre compensation à la situation sociale que la société doit envers ceux dont elle ne s'occupe pas.

    Par PEREIRA bernard, le 05 octobre 2014 à 12:29.