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Rencontres d'Arles : l'or des images d'une édition moribonde (1/2)

 

François Hébel, directeur du festival sur le départ, a eu beau placer cette édition sous le signe de la « parade », les adieux tonitruants attendus n’auront pas eu lieu. Le conflit larvé entre cette personnalité imposante, en place depuis 2002, et la mécène et collectionneuse Maja Hoffmann aurait-il eu raison du succès de ce rendez-vous annuel de la photographie ?
Plusieurs expositions manquent de souffle ou pâtissent d’un défaut d’ambition dans leur réalisation. C’est le cas de l’hommage poussif rendu à 14-18, où seules les mises en scènes parisiennes de Léon Gimpel et ses « gosses » enjoués parviennent à s’imposer dans l’église des frères prêcheurs, offrant une lecture renouvelée et discordante de la grande guerre. De même, si la démarche historiographique de Martin Parr & Wassinklundgren sur la Chine est salutaire, scrutée à travers le médium que représente le livre de photographie, la profusion d’archives et le contexte de leur appréciation, à la lueur d’un néon portatif dans les bureaux des Lices plongés dans les ténèbres, rendent l’expérience pénible.
Si dans l'ensemble une certaine paresse se dégage, tant dans l’accrochage laborieux et inesthétique de certains travaux (la superposition anarchique et indélicate des portraits David Bailey dans l’église Sainte-Anne est un exemple probant), le dialogue fragile entre certaines expositions et leurs environnements que le recours abusif à des talents familiers (Raymond Depardon, Martin Paar, Erik Kessels, Christian Lacroix, Lucien Clergue), quelques réjouissances sont pourtant à mettre au compteur de cette édition et nous retiennent de jeter le bébé avec l’eau du bain…
Le magasin électrique tire à nouveau son épingle du jeu en célébrant l'œuvre du photographe Chema Madoz. L'espagnol, adepte charismatique du noir et blanc, emplit les lieux avec ses raccourcis surréalistes et enchanteurs. Intitulée « Angle de réflexion », l’exposition présente une série de natures mortes qui détournent des objets de leur fonction d’origine, créant une interaction improbable entre deux identités visuelles, fondues harmonieusement dans un même ensemble. Parmi ces jeux de diversions poétiques au style singulier et graphique on retiendra cet étui de guitare, retenu par des cordes mortuaires et guetté par une tombe, une allumette esseulée sur les nerfs du bois, une lame de rasoir qui s’invite sur un damier, une feuille de platane transfigurée en cintre, des assiettes qui reposent sur les fentes d'une bouche de métro, égouttoir à vaisselle à ciel ouvert, ou encore une canne qui mue en rampe. Il est souvent question de voyage, et plus largement d’évasion [...] La plus métaphorique de ces images demeurant la cage à oiseaux dont les grilles enserrent un nuage, cerné par un ciel azur : évocation éblouissante de la liberté.
Un autre illusionniste génial s’impose dans cette édition. Il s’agit du brésilien Vik Muniz qui assiège l'église des Trinitaires avec deux séries de grands formats, Album et Postcards from Nowhere, qui impulsent une réflexion sur la perception changeante des images. La première questionne leur pouvoir nostalgique, retranché derrière une matérialité de plus en plus fragile : une salle de classe, un bain de soleil, un mariage, la figure de l'enfance… sont les prétextes dont l'artiste se saisit pour mettre en scène une mémoire intime et collective. Nets et cohérents, ces récits sont une combinaison de mosaïques obtenues par le découpage et l'assemblage minutieux de centaines de photographies de famille. Ce témoignage est aussi l'occasion d'affronter la question de l'essor du numérique. « La révolution numérique a changé notre rapport à la photographie. Ce qui était relativement rare est devenu surabondant » explique Vik Muniz . « Depuis quinze, vingt ans j'ai vu un changement radical dans la façon dont les gens voient leur mémoire familiale. Auparavant, les photos de famille argentiques se passaient de génération en génération. Puis il y a eu une rupture » ajoute l'artiste. [...]La mémoire à jamais perdue ou disséminée est le thème qui traverse sa deuxième série qui représente des destinations populaires disparues ou mutilées sous les affres de la modernité. Il en va des tragiques Twin Towers de New York ou d’une plage de Beyrouth au charme révolu.

ND
La Revue du projet, n° 39, septembre 2014

 

http://blogs.mediapart.fr/blog/nicolas-dutent/180714/rencontres-darles-lor-des-images-dune-edition-moribonde
 

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