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Tomas Tranströmer

Au fil de ces dernières années, nous avons découvert, souvent avec retard sur les autres pays européens, la littérature des pays nordiques. Dans cette dernière s’est distinguée récemment la bouleversante trilogie de l’Islandais Jón Kalman Stefánsson , extraordinaire hommage à la poésie (puisque tout y arrive par la poésie), dont nous avons pu lire en français le premier tome en 2010 (Entre ciel et terre, La tristesse des anges, Le cœur de l’homme, réédités par Gallimard).
En 2011, le Prix Nobel de littérature qui lui a été attribué à l’âge de 80 ans a sorti pour nous de l’inconnu le poète suédois Tomas Tranströmer, qui avait déjà collectionné des prix prestigieux à partir des années quatre-vingt.

Né en 1931 à Stockholm, il y réside toujours une partie de l’année, passant l’autre partie dans une petite maison bleue, héritée d’un grand-père pilote côtier et perdue dans une forêt sur une île de l’archipel de Stockholm, où l’on n’accède que par bateau. Il a cependant effectué de nombreux voyages, auxquels renvoient bien des poèmes.
Psychologue, il a consacré une grande partie de sa vie professionnelle à des personnes handicapées, toxicomanes, condamnées à des peines de prison. Dans le texte intitulé « Prison » (1959) nous lisons : « Des vies mal épelées-/la beauté subsiste sous forme/de tatouages ».
En 1990, un accident vasculaire cérébral l’a laissé paralysé du bras droit et presque aphasique : « Quelque chose voudrait être dit, mais les mots ne suivent pas. » Musicien, et la musique est souvent évoquée dans ses poèmes, il continue à jouer du piano de la main gauche.
Considéré comme un grand poète depuis les années 1955, publié en France par les éditions du Castor astral depuis 1989 (hommage aux petits éditeurs !), il est aujourd’hui traduit en près de 60 langues.

Si Tomas Tranströmer a gardé des surréalistes l’importance du rêve, son œuvre explore la nature suédoise et ses étendues de forêts, de neige, la mer, mais aussi l’effervescence des grandes villes, tous leurs lieux palpitant de vie (rues, autobus, stations de métro, ateliers…). Il est fasciné par leur modernité industrielle, leurs multitudes où se mêlent anonymes et célébrités, vivants et morts. Car la mort est souvent présente, et le poète nous transmet sobrement sa confrontation avec elle : « Il arrive au milieu de la vie que la mort vienne/prendre nos mesures. Cette visite/s’oublie et la vie continue. Mais le costume/se coud à notre insu ». (« Sombres cartes postales », dans La place sauvage, 1983)

L’observation la plus précise côtoie dans cette poésie des questionnements métaphysiques et l’assurance d’une présence divine.
C’est sa concision, ses images, sa maîtrise de la métaphore, sa façon d’ouvrir « un nouvel accès au réel » que l’Académie suédoise a tenu à distinguer.

Katherine L. Battaiellie

C’est dans le Nord que courent les vrais lynx, aux ongles affûtés
et aux yeux rêveurs. Dans le Nord, où le jour
habite dans une mine, de jour comme de nuit.
Où l’unique survivant peut s’asseoir
près du poêle de l’aurore boréale et écouter
la musique de ceux qui sont morts gelés.

 Extrait d’Histoires de marins, dans 17 poèmes (1954)
 

Les pavillons de l’asile
exposés à la nuit
luisent comme des écrans télé.
Un diapason caché
dans le grand froid
émet sa tonalité.
Je suis sous les étoiles
et sens que le monde entre
et ressort de mon manteau
comme d’une fourmilière.

Extrait de Les formules de l’hiver, III, dans Accords et traces (1966)
Baltiques, Œuvres complètes 1954-2004, Gallimard, 2011.
Traduit du suédois par Jacques Outin.

La Revue du projet, n° 39, septembre 2014
 

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