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Le planétarium de Vaulx-en-Velin, Lionel Lebascle

Micro-trottoirs (MT) à Vaulx-en-Velin et entretien avec Lionel Lebascle*

La science n'est pas uniquement le domaine des chercheurs. L'intérêt est partagé, mais cela peut-il toucher aussi ceux qu'on appelle « les pauvres », « les défavorisés », « les gens des banlieues » ? Et, si oui, comment ? Dans des relations d'échange ou bien de hiérarchie et de dépendance ? Les centres scientifiques de type planétarium ont-ils un avenir ?

Le planétarium de Vaulx-en-Velin a bientôt 20 ans. Est-ce une vraie réussite ou un simple « plus » culturel parmi d’autres ? Et qu’en pensent les habitants, les visiteurs occasionnels ou potentiels ?
MT-1 : J’étais au collège en 1995 et j’y suis allé dès le début, cela correspondait à un besoin alors non satisfait, surtout dans l’est lyonnais, plus populaire et moins bien doté en équipements culturels que le centre ou l’ouest de l’agglomération. Mais je suis vite resté un peu sur ma faim, donc je suis content qu’il ait été agrandi. Il y a eu un énorme essor depuis la réouverture, ce n’est pas fragile, l’équipe du Planétarium désacralise la science, sait se mettre au niveau des gens.
MT-2 : Pour les gamins, l’accès est interactif et ludique. Les handicapés, les déficients visuels, les isolés, les oubliés, les personnes âgées ne sont pas écartés, au contraire. Les prix sont accessibles, notamment pour les familles, et on a même la gratuité totale le premier samedi du mois.
MT-3 : En outre, il existe des activités hors les murs et pas seulement auprès des scolaires, on peut regarder le ciel avec une lunette dans la journée, aux sorties des écoles, sur les marchés, ou le soir en bas des cages d’escalier. La dimension d’évasion ne doit pas être sous-estimée, le rêve n’est pas qu’une sortie de la réalité, c’est aussi une nécessité pour la créativité.
L.L. : « Science » et « Culture » étaient unies jusqu’au XIXe siècle, époque où s’est consommé leur divorce et où la vulgarisation a émergé dans sa conception contemporaine. Dans le langage courant et dans les média, la culture, ce sont les grands musées, les arts et spectacles, la littérature, pas les sciences. Réaliser un équipement de culture scientifique ne va pas de soi, et encore moins dans une « banlieue populaire ». La construction d’un planétarium à Vaulx en 1995, municipalité alors dirigée par Maurice Charrier, a sorti la science de ses cercles d’habitués (centres d’agglomérations, universités…) pour gagner d’autres lieux et d’autres publics qui ont pu découvrir, tout près de chez eux, l’univers, ses mystères et la science qui va avec ! De ce point de vue, le défi a été très bien relevé. Cet équipement unique en son genre a voulu diversifier les moyens de s’en sortir par le haut, mis à la disposition des gens de tous les quartiers, en particulier des plus pauvres.

Un planétarium, est-ce la science qui tombe du ciel pour émerveiller les curieux et les flâneurs ?
L.L. : Historiquement, c’était un peu cela : le public, immergé dans une salle hémisphérique, écoutait un « vulgarisateur » qui comblait son déficit de connaissances, le savoir du savant était mis en spectacle en dehors de son contexte de production. Cet aspect existe encore, par des projections de films, des « son et lumière », mais nous ne sommes plus au XXe siècle, il ne s’agit plus de « musées objets ». Depuis plusieurs décennies, les projets ont évolué, sous l’impulsion de diverses expériences internationales intéressantes. Comme les gens fréquentaient les musées d’art, mais peu les lieux de sciences, il fallait trouver des voies pour « chercher les publics », les surprendre, aller à leur rencontre. Cela va même jusqu’à des concerts, voire des mariages, dans les planétariums. L’événementiel a sa place, mais sans tomber dans la frime ou le superficiel. Ce sont des lieux d’éducation populaire, tous différents, et ils reflètent la culture et l’éducation d’un territoire. À Vaulx, on a misé sur le rôle actif des visiteurs, un peu dans le même esprit que « La main à la pâte », impulsée par Georges Charpak et Pierre Léna (à l’origine d’une autre création vaudaise : « Ebullisciences »). Il y a donc une réelle « médiation », avec même un lieu de débat public, l’agora, où on peut se pencher sur les questions vives actuelles. Les gens sont, plus qu’on ne croit, friands de comprendre comment se fait concrètement la recherche aujourd’hui dans les laboratoires. Le public apprend avec plaisir à tenir un cahier d’expériences. L’engouement pour les fêtes de la science et d’autres initiatives de ce type le confirme. En outre, l’apport du numérique au cœur même de la technologie des planétariums a apporté d’étonnantes perspectives d’imagerie pour présenter l’actualité de la recherche en astronomie, voire dans les sciences physiques. Ici, on met aussi « en résidence » un scientifique, un artiste, du public et des médiateurs ; ainsi chacun peut-il se trouver dans l’atmosphère de la création scientifique et artistique. De la détection des rayons cosmiques à la construction d’un électroscope, aux montgolfières, mais aussi à certaines formes de sculpture, de peinture ou de musique... C’est donc une démarche tout à fait différente de la science révélée de la IIIe République...

En 1995, au moment de l’ouverture, et en 2014, au moment de son agrandissement, le planétarium de Vaulx a connu des détracteurs. La municipalité de gauche (apparentée PCF, puis Front de gauche) a été accusée de folie des grandeurs, d’élitisme, de dépenses somptueuses au détriment des petites associations.
MT-4 : C’est un mélange de jalousie et de misérabilisme. Il faut au contraire que cela continue. La qualité ne doit pas être réservée aux riches ou aux centres-villes. C’est comme l’art, la bibliophilie, comme le Louvre à Lens. Habituellement, la culture pour les petites gens c’est trop souvent uniquement à l’école. Il est donc important que s’implantent des établissements haut de gamme en banlieue, le planétarium, c’est mieux dans une ville pauvre qu’à Lyon même. Parodiant Victor Hugo, quand on ouvre un planétarium, on ferme une prison.
MT-5 : Bien entendu, celui-ci a une vocation intercommunale, voire régionale, il faut donc que des financements complémentaires soient apportés. Mais vendre le planétarium à la région, à la métropole ou au privé, comme l’a proposé la droite, c’est casser la possibilité aux banlieues de s’en sortir. Il y a donc peut-être de quoi s’inquiéter quant aux options de la nouvelle municipalité : les colistiers de centre droit de la nouvelle maire PS ont condamné l’extension. Mais le succès obtenu par l’établissement, le dynamisme de son équipe et la multiplicité des soutiens donnent des atouts pour que l’expérience continue sous les mêmes auspices.
L.L. : 40 à 50 000 visiteurs par an, cela concerne forcément un public populaire et pas seulement des « élites ». Le planétarium de Vaulx se plaçait au 4e rang national parmi les 12 grands planétariums de France. Avec la rénovation, on en attend 80 ou 90 000. Celle-ci a coûté 8,7 millions d’euros, mais la ville n’en a payé que 35 % (État 19 %, Région 25 %, département 19 %, Grand Lyon 2 % seulement). Elle a mis du personnel municipal à disposition ; jusqu’ici les dépenses de fonctionnement ont été équilibrées avec les entrées. Mais si on demande de compenser aussi les salaires par des « produits », ce n’est plus du service public. Il faut investir : si on ne fait rien de neuf et d’audacieux, les habitants des quartiers peu favorisés ont tendance à penser que « la droite et la gauche c’est pareil », et c’est le FN qui en tire les bénéfices. D’autre part, la fréquentation a des retombées sur la ville et son image de marque, les commerces, l’utilisation des transports en commun, l’animation du quartier ; on ne peut pas mesurer cela par les seuls comptes de l’établissement. Enfin, l’agrandissement n’est pas une lubie du maire sortant, il s’est inspiré des demandes du public toujours plus nombreux et plus exigeant. Les visiteurs peuvent désormais participer à des rencontres art et science, déambuler au cœur d’expositions où le toucher et l’interactivité sont essentiels, rencontrer les médiateurs scientifiques et des chercheurs.

En quoi les sciences en banlieue sont-elles un enjeu ou un objet de combats ?
L.L. : C’est aussi un moyen de lutter contre les obscurantismes. Si l’on abandonne l’éducation populaire de qualité et le développement de l’esprit critique exigeant, d’autres prosélytismes viennent s’installer en banlieue, et pas seulement les intégristes : la xénophobie, les superstitions, les petits trafics, etc. L’obscurantisme ce n’est pas seulement de croire que la Terre a été créée il y a 5 000 ans et l’Homme d’un seul coup avec Adam et Ève. C’est tout ce qui relève du dogmatisme, de l’enfermement de l’esprit. Et cela peut atteindre même parfois des planétariums, comme celui de Cincinnati aux USA, mis en place par des créationnistes qui font cohabiter les dinosaures avec le jardin d’Éden. Un autre enjeu est de faire connaître les métiers de la science, d’offrir des perspectives de carrières aux jeunes (filles et garçons) dans les sciences, même quand les contextes familiaux les disposaient moins aux études.
MT-6 : On sous-estime souvent le traumatisme du rejet de l’institution scolaire chez certains enfants. Pour ceux que l’école ne motive pas spontanément, l’accès aux sciences hors de l’enceinte de l’école peut constituer une nouvelle chance. L’astronomie, l’espace peuvent leur faire sentir l’intérêt des mathématiques et de la physique, voire éveiller le goût des idées abstraites. Quand un professeur ramène des gamins aux mathématiques grâce à un atelier d’architecture, il a utilisé une démarche analogue. Il ne s’agit certes pas d’une panacée, les graves problèmes sociaux doivent aussi être traités de front.
MT-7 : J’ai un enfant atteint de dysphasie (troubles de l’apprentissage) et il doit accéder à la connaissance « à son rythme ». Du fait de son handicap, il a besoin de plus de temps et de patience de la part des adultes. La dédramatisation des matières scientifiques, lorsqu’elles sont appréhendées « autrement » est primordiale pour lui, le planétarium l’y aide.

Tout cela a-t-il de l’avenir ou est-ce une mode passagère et quels sont les projets ?
L.L. : L’Allemagne, les USA, le Japon comptent bien davantage de planétariums que la France, il y a donc une grande marge de progression possible. Ils peuvent être incorporés initialement dans un musée ou un centre de sciences comme c’est le cas au Palais de la découverte, ou bien être autonomes tel celui de Saint-Étienne. Ils peuvent être aussi « mobiles » et se déplacer hors les murs, comme on l’a dit. Les festivals où se rencontrent l’Art et la Science, l’hébergement d’associations comme Planète Science Rhône ou le club d’astronomie du lycée Ampère (l’un des plus gros de France) sont appelés à se développer.

*Lionel Lebascle est astronome amateur et ancien animateur d'un planétarium.

Propos recueillis par Pierre Crépel.

La Revue du projet, n°38, juin 2014
 

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