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Jaurès et L’Armée nouvelle, Gilles Candar*

On connaît surtout Jaurès pour ses discours. Il est pourtant aussi l'auteur d'un grand livre, L'Armée nouvelle, dont les analyses dépassent largement la seule problématique militaire.

Jaurès, orateur, philosophe, journaliste, grand lecteur et critique, n’est pourtant pas à proprement parler un homme du livre. Théoricien du mouvement et de l’évolution constante, il a du mal à enfermer sa pensée dans le cadre formel d’une œuvre construite, délimitée par des pages et des chapitres en un volume bien composé. Certes, il a écrit ses thèses, se conformant aux règles universitaires. Il est aussi l’auteur d’une monumentale Histoire de la Révolution française jusqu’au 9 Thermidor. Mais celle-ci a d’abord été livrée en fascicules, écrits au fil de la plume avec des digressions et quelques retours, prolongée ensuite par les autres volumes de l’Histoire socialiste. Ses autres ouvrages sont en règle générale des recueils d’articles, des discours ou préfaces… Une exception de taille, mais d’allure étrange, L’Armée nouvelle.

L’Armée nouvelle : un livre pour s’expliquer après les polémiques sur l’internationalisme
Jaurès a bien voulu cette fois écrire un livre. Il a signé, à cette fin, un contrat initial avec son éditeur, Jules Rouff, le 25 novembre 1907. Avant la diffusion en librairie au printemps 1911, il donne une première version de l’ouvrage sous la forme d’une introduction à une proposition de loi déposée sur le bureau de la Chambre le 14 novembre 1910 et publiée comme il se doit au Journal Officiel. Dix-huit articles de loi qui tiennent en cinq ou six pages, précédés de plusieurs centaines de pages d’introduction, avec de vastes développements techniques sur l’organisation de l’armée, en France et à l’étranger, de longs passages, parfois très précis, parfois lyriques, sur l’histoire militaire ou sur l’évolution de la société française à travers les âges et quelques allusions ou mises au point sur des sujets apparemment fort divergents. Jaurès veut ainsi montrer que les socialistes ont réfléchi à la République nouvelle qu’ils veulent mettre en place, qu’ils ont des idées précises sur l’organisation socialiste de la France.
La réception de l’ouvrage pâtit d’un certain nombre de facteurs : Jaurès l’a écrit pour s’expliquer après les polémiques sur l’internationalisme, les propositions de grève internationale contre la guerre et il s’explique longuement sur l’organisation d’une armée appelée à lutter contre une invasion venue de l’Est, donc de l’Allemagne. Apparent paradoxe qui désoriente plus d’un lecteur d’autant que la lecture de ce livre touffu, massif et disparate, demande bien des efforts. L’historienne Madeleine Rebérioux pensait que Jaurès avait voulu dire le maximum de choses, estimant vraisemblablement que le temps lui manquerait pour revenir sur tous les sujets qui lui tenaient à cœur. C’est pourquoi L’Armée nouvelle contient plusieurs livres en son sein. Nous y trouvons une réflexion sur l’organisation de la défense nationale dans une France socialiste, ou s’acheminant vers le socialisme, dans le cadre de ce que nous pourrions appeler « une démocratie avancée ». La nouvelle armée prolongerait et romprait à la fois avec son passé républicain, révolutionnaire ou monarchique. Mais l’auteur nous donne aussi ses vues d’ensemble et comme conclusives sur l’histoire, la nation, l’État, la politique et la vie intellectuelle et morale, la dialectique du changement, du mouvement et de la permanence des choses et de la vie. Il fallait du temps pour que le livre trouve sa place et devienne un classique aux éclairages les plus divers. Le grand ethnologue professeur à la Sorbonne, mais surtout ami personnel de Jaurès, Lucien Lévy-Bruhl le réédite en 1915 à la Bibliothèque de L’Humanité pour montrer son caractère visionnaire, prévoyant la fusion rapide de l’armée d’active et des réserves, la bataille de la Marne et les possibilités pour la nation de se défendre face à l’invasion. En revanche, Max Bonnafous, alors jeune sociologue socialiste, lors de la réédition de 1932 a certainement des arrière-pensées pacifistes qu’il ne cherche pas trop à expliciter dans l’occasion. En 1969, Madeleine Rebérioux en retient les chapitres les plus liés aux controverses doctrinales : la réfutation de l’antipatriotisme marxiste, guesdiste ou hervéiste, la discussion sur le mouvement de l’histoire et les perspectives matérialistes dans le contexte d’après 68 et d’ébranlement des révolutions se réclamant du léninisme la passionnent visiblement. Ces extraits, publiés en livre de poche (éditions 10/18), par Madeleine Rebérioux contribuent beaucoup à l’image vivante, rajeunie, « déstatufiée » de Jaurès que souhaite donner à voir et à comprendre la grande historienne, exclue la même année du PCF pour sa participation à la revue Politique aujourd’hui et ses nombreuses prises de position critiques.

L’Armée nouvelle et la pensée communiste
Le Parti communiste, qui par le biais de L’Humanité, disposait des anciens droits de la maison Rouff, transmis au journal à la fin juin 1919, était visiblement embarrassé par ce livre certes écrit dans la perspective du socialisme et d’une victoire de la classe ouvrière et de ses alliés, mais aussi ferme dans son ancrage patriotique et républicain et n’hésitant pas à de vigoureuses confrontations avec Marx. Certes, le fleuve jaurésien s’alimente de l’internationalisme et l’évolution révolutionnaire, terme emprunté à Marx, mais après bien de fraternelles et rugueuses discussions.
Il peut donc apparaître plus sage de ne pas en parler et de continuer à révérer Jaurès comme une icône, à la manière d’ailleurs des socialistes qui agissent de même de leur côté. Les choses bougent un peu à la fin des années 1950, lorsque la répétition des canoniques formulations marxistes-léninistes et staliniennes ne suffit plus. En même temps que Madeleine Rebérioux présente dans les « classiques du peuple » aux Éditions sociales une première anthologie de textes « contre la guerre et le colonialisme » qui inquiète un peu la direction (Roger Garaudy notamment), une « organisation de masse » proche du Parti, la Fédération nationale des officiers de réserve républicains publient quelques extraits choisis de L’Armée nouvelle suivis d’une postface du Général Ernest Petit, sénateur progressiste et apparenté communiste de la Seine (1948-1968). La reconquête par le communisme français dans son ensemble de son héritage propre et notamment du socialisme jaurésien est amorcée. Il trouve une consécration dans la publication intégrale en 1977 de L’Armée nouvelle par les Éditions sociales, la seule édition disponible pendant longtemps. Certes, la préface de Louis Baillot, membre du comité central responsable des questions de défense, député de Paris (18e arrondissement) est encore marquée par de lourdes prudences référentielles. Un hommage marqué est donc rendu à la coexistence pacifique, à la diplomatie avisée et à la construction du socialisme en URSS, mais le livre majeur de Jaurès rejoint ainsi les grands classiques du socialisme. La participation de Louis Baillot à un colloque de la Société d’études jaurésiennes (Montreuil, 8 et 9 décembre 1984) confirme d’ailleurs derrière quelques convenances de langage une indéniable finesse d’analyse et de compréhension (Bulletin de la SEJ n° 99, octobre décembre 1985).

Relire l’Armée nouvelle : une pensée toujours d’actualité
Depuis L’Armée nouvelle est régulièrement rééditée : par Jean-Noël Jeanneney en 1992 (Acteurs de l’histoire à l’Imprimerie nationale) et par Jean-Jacques Becker en 2012, dans le cadre des Œuvres de Jean Jaurès publiées par Fayard (tome 13). Les historiens ont fini par donner raison à Marc Bloch qui signalait dans une note marginale des Annales (1930, n° 8, p. 630) le caractère « éminemment représentatif » du livre pour comprendre Jaurès. Sans doute, les conditions techniques ont fortement évolué depuis un siècle et une armée de soldats citoyens devrait en tenir compte, comme le fait en son temps Jaurès capable de discuter longuement avec les spécialistes des avantages respectifs des diverses combinaisons de batteries de 75. Par ailleurs, le primat politique dégagé par Jaurès dans L’Armée nouvelle demeure : la définition d’une « guerre juste », l’organisation d’une volonté de défense par l’ensemble de la nation liée à la recherche d’une organisation internationale qui empêche ou limite au maximum les conflits violents. L’horizon international de l’auteur interpelle toujours, malgré une citation sans doute trop utilisée : « un peu d’internationalisme éloigne de la patrie, beaucoup d’internationalisme y ramène. Un peu de patriotisme éloigne de l’Internationale, beaucoup de patriotisme y ramène. » Les patries sont appelées à évoluer, à se transformer, à établir des rapports harmonieux entre elles. Il ne s’agit pourtant pas d’aller vers leur suppression, mais vers leur ennoblissement dans un dépassement contrôlé et assumé. Jaurès ne croit pas à l’uniformisation grise comme horizon du développement humain. Il envisage plutôt « l’universelle patrie des travailleurs libres, des nations indépendantes et amies ». Un emboîtement qui à l’heure de l’essoufflement d’une construction européenne de plus en plus opaque et bureaucratique dessine des perspectives d’avenir démocratiques, peut-être lentes à édifier, mais durables.
Il en va de même de ce que Jaurès écrit sur la lutte des classes et le mouvement de l’histoire. Il s’efforce toujours d’expliquer que rien n’est figé, qu’il faut prendre en compte la fluidité de l’histoire, l’évolution continuelle et la recomposition de toutes choses. Il se refuse à la simplification, même si celle-ci rassure les auditoires militants. Au contraire, il s’attache à montrer la complexité de la situation, à faire appel à la patience et à l’intelligence. L’idée forte qu’il développe tout au long de son célèbre chapitre X (« Le ressort moral et social. L’armée, la patrie et le prolétariat. ») est le primat de l’idéal sur les contraintes matérielles, de la morale sur les rapports de forces, de la volonté politique sur les dogmes de fatalité. Il ne récuse pas les seconds termes de chacune de ces alternatives, mais il plaide pour leur juste évaluation.
Ce n’est pas par la force brutale, ou du moins pas seulement, que le capitalisme domine. Au contraire, « le capitalisme occupe presque sans combat tout le vaste terrain des démocraties ». Jaurès reprend donc l’explication du mouvement social, en s’appuyant fondamentalement sur les mécanismes décrits par Marx tout en les nuançant ou corrigeant, pour arriver à la nécessité à la fois sociale et morale pour toutes les classes de la société de passer à « la préparation d’un ordre supérieur ». Il le fait sans irénisme. Les classes s’affrontent. La lutte des classes est une dure réalité, et Jaurès note que « la bourgeoisie a été d’abord pour le prolétariat une grande et sévère éducatrice ». L’opposition, le conflit fortifient et grandissent les deux classes. Chacun des deux camps doit tenir compte des objections de l’autre et y répondre pour avoir une chance de s’imposer. Le socialisme doit démontrer « qu’il est capable d’assurer une production puissante, et, dans l’harmonie de l’action sociale, le jeu libre et fort des énergies individuelles ». C’est pourquoi le prolétariat doit se doter de la force intellectuelle et morale la plus haute. Il doit apprendre, s’éduquer, se discipliner, s’organiser…
Jaurès est hanté par la catastrophe imminente qu’il sent poindre à l’horizon et qu’il veut éviter. La lutte des classes doit se poursuivre dans un cadre républicain et pacifié. Il existe un terrain commun, celui de l’humanité, à condition que la paix et la démocratie soient maintenues. « La démocratie », explique Jaurès, « donne des garanties aux deux classes » et elle est « une force modératrice » : « la bourgeoisie est obligée à des concessions opportunes et le prolétariat est détourné des révoltes furieuses et vaines ». Ces deux pôles déterminants de la société sont du reste amenés à tenir compte de toutes les forces intermédiaires. Jaurès explore les conditions de la lutte des classes et de l’évolution révolutionnaire dans une République démocratique. C’est sans doute pourquoi les amateurs de confort doctrinaire comme les tenants du renoncement généralisé souhaitent le tenir à l’écart. Jaurès est incommode, car se situant toujours dans l’incertain écart entre l’idéal et le réel sur fonds mouvants : « Il y a, dans le voyage de l’esprit à travers la réalité, une part d’aventure dont il faut d’emblée accepter le risque ».

*Gilles Candar est historien. Il est professeur en Première supérieure au lycée Montesquieu du Mans. Il est président de la Société d'études jaurésiennes.

La Revue du projet, n°38, juin 2014
 

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