La revue du projet

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Le modèle et l'expression de la nudité, Frédéric Bouhon*

Vie d’un atelier de modèle vivant

L’entrée en scène
chaque mercredi

5 mars : Il entre, salue et rigole.
Vêtu sommairement il s’assied sur la sellette et attend, demandant des nouvelles, racontant la vie avec une certaine résonance amérindienne.
Chacun s’installe, naturellement il ôte ses vêtements et présente son corps buriné par les intempéries de la forêt amazonienne. Buste haut placé, la pose est prise sans ostentation sans que personne ne s’en soit aperçu. Ses pieds racontent l’habitude de la marche, méritant détails précieux aux orteils larges.
12 mars : la porte s’ouvre et une longue silhouette mortuaire glisse sur le sol, grands yeux écarquillés et roulements sonores en bouche.
Disparition dans le coin cabine et sortie, élégante et farouche, drapée dans l’immensité de sa chevelure. Ce sera encre de Chine !
19 mars : passée la porte, elle semble s’excuser, humble, petite et douce. Le nez en l’air, c’est l’image de la gentillesse populaire, un brin de grand écart les bras levés, sa peau éclaire sa blondeur artificielle.
26 mars : un mètre quatre-vingt-quinze, la barbe dessinant le visage, étranges broussailles au-dessus des yeux rieurs. Grand dorsal développé, la sellette semble basse, le plafond aussi et ses poses presque alanguies.
2 avril : le cabaret pénètre dans la pièce, balancement rieur et vivace, elle va monter sur scène et chanter ? Sa poitrine ferme explose la lumière.
9 avril : étui en main, menue et décidée, la musicienne ne sait pas que son instrument à l’emballage éblouissant de reflets va jouer un rôle contrasté. Le corps souple et longiligne danse en harmonie figée autour de la sellette.
16 avril : danse butôō (en rupture avec les arts vivants traditionnels japonais, née en réaction à l’usage de la bombe atomique). La malicieuse sérieusement souriante s’apprête à entrer en mouvement. Fascination de la durée transformante de ses déplacements imperceptibles, violents, saccadés, coulés, comme animalités dans la matière renouvelée.

Les modèles
Issus des grottes préhistoriques, où l’observation de nos ancêtres célébraient la chasse et déjà les attitudes des chasseurs. Mais qui a posé pour ces maternités aux hanches démesurées, aux poitrines lourdes ? Et sur les vases grecs ? Premières bandes dessinées racontant la nudité des hommes et de leurs attelages ocres, rouges et noirs.
Et puis on ne s’est plus jamais arrêté. Condamnés, suppliciés, pendus, mendiants, fonds d’alcôves, les modèles sont devenus nos alter ego. Nous apprennent-ils le temps qui passe ? Nous vieillissons ensemble. Nous étonnent-ils par leurs attitudes inattendues ? Nous forçons le dessin à leur répondre. Et quand la jeunesse leur fait prendre l’impossible pose à tenir, ne serait-ce que trois minutes, c’est l’évanouissement qui les guette.
Attentifs à tout, à la douleur, à la difficulté souhaitée, à la beauté renversée, à la peau transparente comme à l’écaille de l’âge avancé, nos yeux se plissent pour diaphragmer les contrastes, éviter les contours trop simplistes, quêter le volume soudain comprimé par l’effort.
Et les regards se croisent en corps, s’esquissent, s’expriment en fusant du fusain, qu’enfin le plein du modèle permette au vide de la feuille, à l’immaculé de la toile de se remplir de vie.
Modèle, tête tournée, regard dirigé, immobile… il perçoit les bruits… écoute… Le modèle dans sa concentration figée est l’oreille de l’atelier.

Le nu ne s’invente pas. Il existe depuis toujours.
Dépouillés de nos étoffes, nos corps s’offrent au miroir, à la toilette.
Encore ensommeillée notre nudité s’éveille au lever, à l’assise puis à la station verticale, humaine ?
Un jour l’envie nous prend de découvrir comment exprimer la simplicité de la chair quotidienne.
Qui ne se souvient de ce premier soir, intimidant, chevalet, sellette, le modèle monte et domine l’assemblée, nu. La vie de notre corps bascule. Le carnet semble loin, si grand et si vide !
Prétexte à toutes les formes expressives de la « plastique », le modèle nu se livre par le geste et le regard mémoire. Il faut être heureux et tenir le dessin par le corps, la vue et l’instinct.
Le modèle vif se capte et sa matière palpable rendra son énergie accomplie et offerte.
 
*Frédéric Bouhon, est artiste sculpteur et peintre. Il anime des ateliers de modèle vivant.

La Revue du projet, n° 38, juin 2014
 

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