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L'éducation physique et sportive à l’école, ou l’émancipation par le corps, Claire Pontais

Au nom du corps, la société et l’école imposent des inégalités et des formes d’aliénation qu’il faut combattre par l’éducation.

Lorsqu’on évoque la question du corps à l’école, il semble évident que l’Éducation physique et sportive (EPS) est la première concernée. Pourtant toutes les disciplines, à un titre ou un autre, devraient s’en préoccuper, puisque les élèves, même lorsqu’on leur propose un travail intellectuel, ont toujours « un corps », ou plutôt, ils sont un « corps ».
Mais l’EPS, effectivement, par l’accès à la culture sportive et artistique qu’elle doit garantir à tous, et visant l’objectif d’émancipation de tous et toutes, est obligée de prendre cette problématique « à bras-le-corps ».
Le corps à l’école c’est historiquement un corps qui se tait, qu’il faut policer. Traditionnellement l’école vit mal l’agitation et les manifestations corporelles indisposent, souvent à juste titre, les enseignants. Aujourd’hui, les politiques scolaires travaillent toujours à ce contrôle : conseils de disciplines, compétences des piliers 6 et 7 du socle, note de vie scolaire… Il s’agit d’abord de discipliner les corps pour espérer discipliner les êtres. Le contraire de l’émancipation. L’EPS fait figure d’exception, mais on pourrait alors la cantonner à un exutoire.

Une double forme d’aliénation
Dans la société, une double forme d’aliénation est très visible et très présente. La première, c’est l’injonction d’avoir un corps libéré, svelte et agile, qui de manière contradictoire est soumis à des normes drastiques (mode, diététique, santé…). Toute personne qui s’écarte de cette norme est marginalisée. Cette idéologie feint d’ignorer que les inégalités sociales (l’obésité touche d’abord les plus pauvres) se cumulent aux inégalités culturelles (les garçons sont plus sportifs que les filles), les femmes et les filles des milieux populaires ayant la double peine. À noter que dans ce modèle, le corps qui doit « bouger » n’est pas « intelligent », il se limite à une apparence, une machine à entretenir. Il est l’objet d’une conception passéiste de la santé, biomécanique et physiologique. La seconde se cultive au sein même du sport, un des champs de référence que l’EPS met à l’étude, qui différencie encore fortement les sexes. La réelle difficulté à faire accéder la majorité des femmes à diverses formes de pratiques tend à « naturaliser » les différences : les filles seraient moins capables que les garçons, manqueraient d’aptitudes et de goût pour la compétition, etc. Il faudrait donc leur proposer des pratiques dites féminines, dans le cadre d’un sport/santé plus conforme à leur prétendue « sensibilité ». Cette approche génère la reproduction des inégalités, ignore les garçons qui n’entrent pas dans les normes du masculin, fait fi du combat des femmes pour accéder aux mêmes pratiques sportives que les hommes, pour vivre également des émotions fortes, du risque, de l’aventure, de la confrontation, de la performance et/ou du dépassement de soi. Cette approche exonère d’une réflexion en profondeur pour faire évoluer le sport lui-même et le rendre accessible à toutes celles et ceux qui aujourd’hui n’y ont pas accès. L’aliénation réside alors dans une forme de résignation à accepter ces clivages et inégalités.

Des ambitions pour l’EPS
Si émanciper consiste à doter chacun du pouvoir d’agir et de penser, l’EPS a alors comme mission de combattre les processus cités. Comment ?
Tout en restant modeste, mais ambitieuse, l’EPS y participe en se donnant comme objectifs :
• de doter tous les élèves de pouvoirs d’agir : dépasser la motricité usuelle, acquérir des techniques pour accéder à une motricité « extra-ordinaire » qui se traduit par apprendre à s’éprouver physiquement, se mettre en jeu esthétiquement, agir avec adresse, développer son pouvoir sur les objets, s’engager en prenant des risques mesurés, mettre en œuvre des stratégies… C’est la condition pour que chaque élève puisse faire des choix de pratiques en dehors de l’école et durant toute sa vie d’adulte ;
• de doter les élèves du pouvoir d’apprendre ensemble et d’échapper aux stéréotypes sexués : proposer une culture commune aux élèves (danse et foot pour les garçons et les filles), faire vivre aux deux sexes ce qui est fondamental dans une activité (ex : gymnastique : prise de risque/maîtrise du risque etc.) ; adapter les règles, proposer des formes de compétition sans élimination ; appuyer la mixité sur le besoin de l’autre constitutif de nombre d’activités physiques et sportives et artistiques ;
• de doter les élèves du pouvoir de penser leur activité pour échapper à l’aliénation liée à la marchandisation du sport et à la normalisation des corps (santé pour les filles, corps « bodybuildé » pour les garçons…).
Bien sûr, pour réussir cela, il faut demander encore et encore de meilleures conditions d’étude, une augmentation des horaires, des programmes scolaires en adéquation avec ce projet, une formation d’enseignants ambitieuse. Les enseignants d’EPS y consacrent leur énergie et leur professionnalité. C’est un travail collectif enthousiasmant.

*Claire Pontais, est enseignante d'EPS. Elle est secrétaire nationale du SNEP-FSU.

La Revue du projet, n° 38, juin 2014
 

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