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L’incorporation de l’ordre social, Manuel Schotté*

Dans ses travaux, Pierre Bourdieu a bien montré comment le corps constituait un support privilégié par lequel on intériorisait l’ordre social, pourriez-vous expliciter cette idée ?
Pierre Bourdieu met en évidence que le social existe sous deux formes : d’abord, à l’état objectivé, sous forme d’institutions. Et ensuite, à l’état intériorisé sous la forme de ce qu’il appelle l’habitus, c’est-à-dire un système cohérent et durable de dispositions. L’habitus relève d’un ensemble de façons d’être, de penser, d’agir, et de se tenir qui est le produit de nos expériences passées et qui détermine nos comportements présents. C’est en cela que l’on peut dire qu’on intériorise le social, qu’on le porte en nous.

Vos propres recherches sur la réussite des coureurs marocains de demi-fond (La construction du « talent », Raisons d’Agir, 2012) prolongent en quelque sorte cette sociologie. Vous montrez notamment que, loin de tenir d’abord à des facteurs « naturels », cette « réussite » est le résultat d’une construction sociale. Pouvez-vous y revenir ?
Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron ont écrit quelque part : « il ne faut conclure en la nature qu’en désespoir de cause ». Mon travail s’inscrit dans le prolongement de cette exigence en essayant de montrer qu’une capacité d’ordinaire perçue comme relevant de la nature (à savoir être performant en course à pied) est en fait le produit d’une construction sociale. Loin d’être la résultante de supposées différences constitutionnelles, la réussite internationale des coureurs kényans, éthiopiens et marocains est en fait un produit social qui procède de l’existence de mécanismes de détection et de formation systématiques des jeunes dans les pays dont ils sont issus. Ainsi ces athlètes n’ont rien d’une génération spontanée mais sont passés par le filtre d’un système de sélection aussi implacable que sélectif qui contribue à faire de ceux qui en sortent indemnes des athlètes de rang international. La vraie raison de leur succès est donc à chercher du côté de l’histoire, seule à même d’expliquer pourquoi la course à pied fait l’objet d’un tel investissement dans des pays comme le Kenya, L’Éthiopie et le Maroc.

Le sport constitue-t-il selon vous plus généralement un espace privilégié de naturalisation de la domination ?
Étant donné qu’il engage le corps, le sport est en effet un espace privilégié de naturalisation de la domination. Des travaux nord-américains ont par exemple mis en évidence que loin d’être l’espace de promotion sociale souvent décrit, le sport peut être au principe du renforcement des croyances (racialisées notamment) qui sont au principe de la relégation de certains groupes. Ces travaux montrent aussi que le succès sportif de jeunes issus de minorités n’est pas forcément une bonne chose pour ces dernières en ce qu’il vient renforcer l’idée que le salut de leurs membres ne pourrait venir que du sport, contribuant ainsi à étayer l’idée que les autres voies de mobilité sociale leur seraient interdites.

D’autres espaces contribuent-ils également à une telle incorporation ?
Tout à fait. L’incorporation du social n’est aucunement réservée aux activités dites corporelles. Charles Suaud a par exemple montré qu’une activité aussi éloignée, en apparence, du corps que la religion s’accompagne également d’un travail d’incorporation. Il a mis en évidence que la vocation résulte d’un travail d’intériorisation d’une vision du monde qui engage aussi bien le corps que l’esprit.

Existe-t-il d’après vous des manières de contrecarrer de tels processus ?
Voilà une question extrêmement compliquée ! Dire que le social est intériorisé revient à considérer qu’il est une « seconde nature ». Il est donc très difficile de se défaire de ce que nous avons incorporé : on ne change pas d’habitus comme on change de chemise ! Cela dit, l’un des paris de la sociologie dont je m’inspire est de considérer que mettre au jour les mécanismes d’incorporation de la domination est le point de départ d’une possible activité réflexive et d’une potentielle mise à distance de ce que nous avons intériorisé.

*Manuel Schotté est sociologue.
Il est maître de conférences à l’université Lille-2.

Propos recueillis par Igor Martinache.

La Revue du projet, n° 38, juin 2014

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