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Matérialisme du corps et émancipation de l’être humain, Yvon Quiniou*

Une politique d’émancipation se doit de répondre aux facteurs sociaux négatifs qui abiment l'humanité de l'homme et le rendent étranger à lui-même.

Il peut paraître curieux de soutenir vigoureusement une conception matérialiste de l’homme qui fait du corps une réalité primordiale, en insistant non seulement sur sa validité théorique (qui va de soi désormais), mais sur son importance pratique dans la perspective d’une politique d’émancipation. Je voudrais montrer que ce point de vue est pourtant totalement justifié, à condition de bien comprendre le statut du corps par rapport à ce qu’est un être humain envisagé dans sa totalité et sa spécificité.

L’esprit, une fonction
du corps

L’homme est bien un être matériel, c’est-à-dire corporel, issu de l’évolution de la nature – nous le savons depuis Darwin, ce qui lui faisait dire, dans un de ses Carnets de jeunesse, que « l’esprit est une fonction du corps », position que la biologie contemporaine confirme de plus en plus dans le détail, ruinant ainsi l’idée d’une personne spirituelle et substantielle que la philosophie officielle dominante continue à défendre. Or, penser cela, c’est être amené à porter attention à tout ce qui peut altérer l’intégrité et l’épanouissement de la vie concrète de l’homme et faire de cette dernière une valeur qu’il faut impérativement défendre contre le spiritualisme religieux qui n’a cessé de la dénigrer (intellectuellement) et de la mutiler (pratiquement) au nom d’une vie spirituelle imaginaire décrétée supérieure. Enrique Dussell y a insisté dans son Éthique de la libération, mais aussi Nietzsche, penseur du corps par excellence, et plus largement le courant marxiste soucieux, à travers le développement des sciences et des techniques mais aussi les diverses conquêtes sociales, de promouvoir la vie physique des êtres humains : celle-ci doit être protégée, aidée, prolongée, et on peut lire Le Capital comme une phénoménologie critique des souffrances que l’organisation capitaliste du travail fait subir au corps des travailleurs, y compris hors du travail : sous-alimentation, fatigue, usure nerveuse, espérance de vie limitée, maladies, etc. Ce qui se passe aujourd’hui prolonge le diagnostic de Marx : voir la « culture du résultat » dans les entreprises ou les administrations, les dépressions et les suicides qui s’ensuivent, etc. Et l’on sait que les inégalités multiples devant l’alimentation, la santé, la mort, entre les classes n’ont pas cessé, voire se sont aggravées dans la dernière période ! Bref, le matérialisme théorique débouche tout naturellement sur un matérialisme pratique qui entend tout faire pour réduire la peine des hommes. Et la même remarque peut-être faite en ce qui concerne la considération de la crise écologique et de ses dangers pour l’homme : qui mieux que le matérialisme peut signaler l’urgence d’y faire face ? Cette crise, inédite, nous montre que les ressources naturelles sont finies et qu’il faut préserver notre environnement physique. Or c’est précisément du fait que l’homme est un être naturel, lié à la nature extérieure et dépendant fondamentalement d’elle, que nous sommes amenés à la conclusion pratique qu’il faut impérativement défendre cette dernière. Non parce qu’elle serait en elle-même une valeur comme le prétend une certaine écologie passéiste et irrationnelle, mais parce que l’homme en fait partie : non par naturalisme, donc, mais paradoxalement par humanisme bien compris, et ce au nom du matérialisme du corps.

L’homme est un
être social tout autant que naturel

Pourtant, on ne saurait s’arrêter là. Car que devient alors le psychisme humain, autre nom de l’esprit ou de la personnalité, dont la conception matérialiste ne nie pas du tout la spécificité mais dont il relie la réalité au corps ? C’est ici qu’il faut préciser et nuancer le matérialisme d’inspiration marxienne. Ce n’est pas un biologisme qui expliquerait tout l’homme à partir de la seule biologie, ignorant l’influence du milieu social (et familial) ainsi que celle de l’histoire. Car si c’était le cas, comme le pensent les idéologues de droite, nous serions, personnellement et socialement, nécessairement ce que nous sommes du fait de notre « nature » et aucune théorie du progrès humain ne serait concevable. Or, le corps ne joue pas ce rôle causal absolu que les théoriciens des dons ou de l’origine purement biologique des maladies mentales veulent faire lui faire jouer. Disons, sans vouloir compliquer le propos, qu’il est une condition de possibilité générale de la pensée et de la personnalité : sans corps, point de pensée, et quand le corps est altéré, l’esprit l’est aussi ; mais il n’en est pas la cause exclusive puisque les capacités humaines ont besoin d’un milieu pour être activées : sans celui-ci, elles restent lettre morte comme le prouve l’exemple des « enfants sauvages » qui, abandonnés dans la nature, en restent à un niveau animal, pré-humain. L’homme est un être social tout autant que naturel et, selon le milieu, la classe en priorité, qui est le sien, il développera plus ou moins ses potentialités : celles-ci – besoins et capacités – lui viennent bien de la nature (d’où pourraient-elles lui venir, sinon ?) mais leur actualisation ou non dépend des conditions, sociales mais aussi psychologiques, dans lesquelles l’homme vit. Au demeurant, si l’influence des conditions psychologiques, avec sa part d’inconscient, est bien spécifique comme l’a démontré Freud, elle n’est pas indépendante de celle des conditions sociales : les modèles éducatifs varient selon les classes et l’on peut expliquer l’échec scolaire ou la délinquance sur cette base.

D’où ce constat essentiel : les hommes, selon la place qu’ils occupent dans une société marquée par l’inégalité des classes, ne peuvent réaliser au même titre leurs potentialités, pourtant largement équivalentes. Les membres des classes dominées ne peuvent exprimer une partie d’entre elles : ils sont autres que ce qu’ils auraient pu être dans d’autres conditions sociales, ils sont moins ou pire… et, en général, non seulement ils ne le savent pas mais souvent, du fait des modèles qu’ils ont intériorisés, ils le désirent ! Bref, ils sont aliénés. L’influence du milieu peut donc être très mutilante et elle peut s’inscrire dans le corps qui devient alors le support de ses effets psychiques délétères. On peut se référer à la théorie des habitus chez Pierre Bourdieu – par exemple à propos des dispositions esthétiques, qui sont très peu « naturelles ». Partisan du déterminisme social et le développant dans le détail, il a pu dire : « On va croire que j’exagère. »  Bien entendu, il n’exagère pas ! Et dans Le Sens pratique (Éditions de minuit), il affirme clairement que c’est en partant de sa reconnaissance et de sa connaissance que l’on a quelque chance de reconstruire « quelque chose comme un sujet ».
On voit alors comment un projet d’émancipation est possible sur cette base théorique où le corps intervient, mais tant qu’il est soumis à l’influence de l’histoire. Il s’agit de s’en prendre à tous les facteurs sociaux négatifs qui abîment l’humanité de l’homme, le rendent étranger à lui-même, et par une politique progressiste, de refaire ce que la société a défait. Il y a là un humanisme matérialiste autant que moral, dont aucun spiritualisme ne peut être porteur.

*Yvon Quiniou est philosophe. Il est professeur de Première supérieure.
 

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