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L’émancipation des corps Par Marine Roussillon et Caroline Bardot*

Dans la première scène des Temps modernes, le spectateur découvre Charlot en ouvrier posté sur une chaîne de travail. Il visse des écrous d’un geste répétitif, mécanique. Le travailleur perd la maîtrise de son corps : à la sortie de l’usine, Charlot ne peut s’arrêter de visser tout ce qui lui tombe sous la main. Mais lorsqu’il est sur sa chaîne de travail, son corps se rappelle à lui : voilà qu’il faut qu’il se gratte, qu’il chasse une mouche… Et la chaîne déraille. En une scène, voici le corps placé au centre des contradictions du capitalisme industriel : lieu où s’incarne l’aliénation dans toute sa violence, il est aussi ce qui par essence n’est pas aliénable, l’espace d’une irréductible liberté, l’instrument d’une possible résistance.

Le corps du travailleur
À l’heure des nouvelles technologies, le corps du travailleur semble avoir disparu de l’espace public. Ne parle-t-on pas d’économie de « l’immatériel » ? Métros « sans chauffeur », travail à distance, délocalisations… Ce que le travail a de physique est repoussé hors de nos champs de vision. Parallèlement, les incitations à « prendre soin de son corps » se multiplient : activités physiques, spa, alimentation… Le corps, détaché de la relation de travail, devient un objet de soins, de loisir, de plaisir, inscrit dans un tout autre type de relation : relation de soi à soi avant tout, et éventuellement aux autres, mais dans le cadre d’une sociabilité non-économique.

Est-ce à dire que le progrès technique, à défaut d’émanciper les personnes, aurait au moins libéré les corps de la relation économique et de ce qu’elle a d’aliénant ? La réalité est tout autre. La part physique du travail, si elle est occultée, n’en est pas moins réelle. Elle devient même souvent plus douloureuse d’être ainsi renvoyée au domaine privé. Les troubles musculo-squelettiques augmentent de 20% chaque année et toucheraient 10% de la population active dans tous les secteurs. Si dans certains métiers les contraintes physiques paraissent moindres, les contraintes en terme de management, le morcelage du travail, la perte d’autonomie et du sens du travail ou encore l’écart entre le prescrit et le réel rendent le travail tout aussi difficile. Le lien avec les risques psychosociaux est fait par de nombreux psycho-dynamiciens qui lient le corps au mental. Lorsque l’évolution des technologies et la place croissante des savoirs complexes dans le travail est utilisée pour faire des individus les responsables d’un travail sur lequel ils n’ont pas de maîtrise, le travail fait souffrir, dans la tête et dans le corps. C’est ce que dit Yves Clot, psychologue du travail, quand il dit qu’il n’y a « pas de bien-être sans bien-faire ». De l’autre côté, le corps dont on prend soin est loin d’être un corps privé, hors économie. Il est au contraire au centre d’une économie qui fait du corps un objet de consommation, promeut de « bons » usages du corps pour en tirer profit et impose ainsi des normes jusque dans les comportements les plus intimes. Le corps invisible du travailleur et le corps trop visible des publicités sont ainsi les deux versants d’une même aliénation.

Notre corps ne nous appartient pas
Tous deux reposent sur l’idée que les individus seraient propriétaires de leurs corps. Cette conception libérale-libertaire de l’individu et de ses relations avec son corps reste marquée par l’héritage du dualisme judéo-chrétien, qui distingue le corps et l’âme : l’individu n’est pas un corps, il a un corps, dont il peut disposer librement. La défense du libre usage de son corps (et donc de droits fondamentaux concernant la sexualité ou l’avortement par exemple) va alors de pair avec une négation de la dimension collective et politique du corps. En faisant la promotion d’un modèle d’individu propriétaire de son corps et libre d’en disposer, l’idéologie néo-libérale nie les contraintes historiques, sociales et économiques qui pèsent sur les corps et accroît les inégalités sociales d’appropriation du corps par les personnes.

Car notre corps ne nous appartient pas. D’abord, parce que nous ne pouvons pas nous en séparer : il n’est pas aliénable, ni marchandisable. Il ne relève pas de la propriété, mais de l’identité. Nous ne sommes pas des individus propriétaires de nos corps, mais des personnes, qui sont aussi des corps. Et cette relation entre la personne que je suis et le corps que je suis, elle non plus, n’a rien de naturel : elle est socialement construite, elle peut être subie comme agie, elle est le fruit d’un processus d’appropriation qui peut être plus ou moins heureux. L’émancipation des corps ne saurait donc se penser sur le modèle d’un libre usage de la propriété privée. Elle est indissociablement liée à l’émancipation des personnes et passe par la construction des conditions d’une appropriation heureuse de son corps par chacun et par tous. C’est dire qu’il s’agit d’un projet politique, qui intéresse la collectivité, et non d’un problème individuel ou intime.

Or aujourd’hui, le seul discours audible qui affirme que le corps intéresse la collectivité et s’oppose au modèle libéral de l’individu propriétaire de son corps est un discours réactionnaire, héritier de la vieille haine du corps des cultures monothéistes. Ce discours nie lui aussi la nécessité d’une appropriation du corps et les contraintes socio-historiques qui pèsent sur cette appropriation : il traite le corps comme « naturel » et utilise cette soi-disant nature pour légitimer, voire instituer, les inégalités – de classe, de genre, etc. – dans l’appropriation des corps.

On le voit, il est urgent de parler des corps, et de proposer un projet d’émancipation des corps qui soit aussi celui d’une émancipation des personnes. C’est l’objet de ce numéro : sortir du choix impossible entre une idéologie libérale qui ne libère les corps que pour en faire des marchandises et nie leur inscription dans le collectif et une morale réactionnaire qui veut faire passer pour naturelles des normes construites historiquement au service de rapports de domination. Faire l’inventaire des contraintes qui pèsent sur l’appropriation par chacun de son corps pour construire le projet de société qui permettra de s’en libérer.

Investi de toutes les valeurs de l’intimité, notre corps est en même temps l’interface qui fait notre présence aux autres et au monde. Quel meilleur objet pour chercher les chemins d’une émancipation qui soit en même temps collective et individuelle ?  

*Marine Roussillon est responsable de la rubrique Critiques.
*Caroline Bardot est rédactrice en chef adjointe. Elles sont membres
de l’exécutif national du PCF et coordonnatrices de ce dossier.
 

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