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« Le Guignon d’été », de Rutebeuf

Rutebeuf, né vers 1230 et mort vers 1285, est un poète français, entre la Champagne et Paris. Qui ne connaît pas ces vers, chantés par Léo Ferré, Joan Baez et tant d’autres :
« Que sont mes amis devenus            Que j’avais de si près tenus                Et tant aimés » ?
Le pauvre Rutebeuf a traversé les siècles, et sa poésie à la fois lyrique, réaliste et satirique nous arrive tout étincelante encore de sincérité et de musique. Bougon, râleur, conservateur même, dans sa défense de l’université contre les Ordres Mendiants, mais toujours entier, drôle et lucide sur son époque. Les Poèmes de l’Infortune ébauchent un autoportrait du poète au milieu de ces camarades de misère, petites gens, pauvres bougres mourant de froid, de faim, et dévorés par le démon du jeu : le terrible « Guignon », ou la « Guigne »… Dans ce monde accablant et sans pitié pour les pauvres, l’angoisse de la mort entame la trame du réel, et creuse le vers au-dedans. Comme l’écrit Jean Dufournet dans sa préface aux Poèmes de l’Infortune en Poésie/Gallimard : « Il faut mourir au quotidien pour accéder à la poésie ». Cette esthétique de la mort, certains de nos contemporains, comme Jude Stéfan, l’ont bien comprise. C’est paradoxalement quand la mort évide le vers, quand le langage est rendu à son inanité sonore, que le poète dispose de la puissance lyrique de son chant. Rutebeuf était jongleur. Cela s’imagine, cela s’entend. Il joue avec les mots, comme avec les dés, les balles, dans une jubilation verbale sans égale. Goûtez l’insolence d’un gueux en état de grâce :
« Si Rutebeuf rudement rime
Si rudesse en sa rime y a
Prenez garde qui la rima.
Rutebeuf qui rudement œuvre
Qui rudement fait la rude œuvre
Qui fort en sa rudesse ment
Rima la rime rudement ; [...]
Si Rutebeuf fait rime rude,
Je n’y perds plus ; mais Rutebeuf
Est aussi rude comme bœuf ».

Victor Blanc

Me souvenant de ma folie
Qui n’est pas noble ni jolie,
 Bien plus vilaine
Comme est vilain qui la démène,
Je me plains sept jours en semaine
 Non sans raison.
Plus démuni que tout larron,
Car en hiver morte saison
 J’ai tant œuvré,
Tant à mon œuvre travaillé
Qu’en œuvrant je n’ai rien trouvé
 Pour me couvrir.
Fol ouvrier, œuvre ou délire
Que d’œuvrer bien sans m’enrichir !
 Tout m’est à perte ;
La guigne plus que vous experte
Dit « échec à la découverte »
 À qui vient jouer :
Aucun secours pour le secouer.
Juillet lui semble février
 Si sa dent claque.
Si la Guigne effile son jaque
Le plus habile enfile un sac :
 Voici la Guigne.

(Extrait du « Guignon d’été », Poèmes de l’Infortune.
Translation libre.)
 

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