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Les victimes et les héros, Guillaume Roubaud-Quashie

Une figure a envahi l’horizon, tous grands média confondus : la victime. Mouchoirs et compassion, tels sont les ingrédients du cocktail unique proposé au menu de maintes chaînes de télévision. C’est bien sûr l’invasion du fait divers, sordide, affreux, terrible et incompréhensible. Quelle place occupe-t-il aujourd’hui dans le moindre journal télévisé (+73 % en 10 ans selon l’INA) ! Mieux, le larmoiement semble gagner toutes les sphères : l’actualité sociale filme les licenciés dépités (jamais les patrons ou les actionnaires…) ; les personnalités politiques proposent de « protéger » « les plus malheureux », « ceux qui souffrent », « les plus démunis », etc. Pleurez braves gens ! C’est l’orchestre symphonique des bons sentiments…
À vrai dire, ça tombe bien car notre temps, au capitalisme déchaîné, crée des victimes par fourgons, de sorte qu’on ne manque jamais de sujet réel pour pleurer.
Hélas les larmes ne soulagent qu’un temps et continue la mécanique capitaliste destructrice, intouchée par nos sanglots.
Car, si on parvient à sécher ses yeux généreusement mouillés et qu’on prend le temps de se poser la nécessaire et décapante question latine : quo bono ? c’est-à-dire, littéralement, « à qui est-ce bon ? » ou, en clair, « à qui profite le crime (lacrymal, ici) ? », la réponse s’esquisse assez nettement : ceux qui tiennent le manche. Ceux qui pleurent ne luttent pas ; ils tâchent de trouver la voie de l’apaisement à travers cette issue individuelle et passive. Ne les blâmons pas bien sûr, mais constatons l’impasse organisée qui réjouit les forces du capital ! Nos larmes sont leurs sourires, sans contredit.

Voilà sans doute la clé de cette louche complaisance publique des dominants à l’égard de leurs bien réelles victimes.
À l’inverse, que sont devenus les héros ? Ils sont morts, effacés des écrans radar. Prenez les films consacrés à la Seconde Guerre mondiale : combien de films (légitimes !) sur les victimes ? pour combien sur les résistants ? Les résistants ? Oh non ! C’est vieux jeu. C’est de l’édification… Dans le roman, même constat : haro sur le héros !
Qu’on pardonne la répétition de la question mais osons un bis : quo bono ? Le héros montre que le prétendu impossible est possible, que l’action est belle, qu’elle peut être efficace, qu’on peut sortir de la soumission quotidienne à l’éternel existant, que la « nature humaine » qui voudrait que tous les hommes fussent lâches et vils est une mystification. Le héros, c’est le souffle beau et confiant de l’action. « Le héros agit » répète le philosophe Frédéric Worms dans une belle réflexion sur l’héroïsme que publia naguère notre grand Olivier Bloch (Philosopher en France sous l’Occupation). L’action populaire : voilà bien le grand ennemi de notre oligarchie capitaliste.

Mais tout cela est-il bien révolutionnaire malgré tout ? demanderont les lecteurs les plus soupçonneux. N’y aurait-il pas dans la figure du héros quelque chose qui pousse à la délégation ? Puisqu’héros il y a, n’y a-t-il pas urgence à les laisser faire, et, pour moi, à rester à la maison en attendant ? La question, pour n’être pas insensée, vise toutefois à côté. Car le héros, agissant, réveille par là ceux qui n’agissent pas encore, prouvant que l’humanité n’est pas toute entière mesquinerie égoïste : là est le nœud qui fait du héros un faiseur de héros.
À rebours, tout le vocabulaire misérabiliste enfonce dans l’impuissance, la honte et la délégation à ceux qui sont moins faibles que nous et qui peuvent donc agir, à commencer par ces fameux hommes et femmes politiques qui se donnent pour mission d’être « ceux qui protègent » et qui n’ont qu’à faire, eux, le travail puisque nous autres, faibles choses, ne pouvons rien, appelant leur haute protection suzeraine. Le rapport de forces étant ce qu’il est, toute suzeraineté éclairée est vouée par principe à l’échec car sapant toute possibilité d’intervention populaire.
De fait, les combats de la Résistance et de la Libération ne furent pas initiés par celles et ceux qui se pensaient eux-mêmes comme « les plus faibles ». Cette classe ouvrière, décriée par la bourgeoisie comme ignare et incapable, était parvenue, un temps, à se représenter elle-même, comme fière et conquérante, bâtisseuse et lumineuse, classe qui tient l’avenir entre ses mains. Cette classe ouvrière qui arrache les conquêtes sociales a la figure fière de Jean Gabin plutôt que celle de Causette. Son héroïsme n’y est pas pour rien ; le discours structuré autour de cet héroïsme non plus.

Alors ce paysage contemporain sans héros mais avec mille victimes (sans que le capitalisme, bourreau, figure jamais au casting…) sert de trop voyants intérêts pour qu’il ne soulève pas l’interrogation et ne suscite pas une nécessaire réaction.
L’heure est venue, et le Front de gauche l’a bien compris, de reprendre le discours de l’héroïsme, de la fierté, de la vérité. Notre peuple est le créateur des richesses ; c’est de son cerveau et de ses mains que sortent ces merveilles que nous produisons. Sans lui, rien n’est possible. Ce n’est pas de protection qu’il a besoin ; c’est d’intervenir lui-même dans ces champs dont on veut à toute force l’exclure : la politique institutionnelle comme les entreprises et leur gestion. C’est un peuple combatif, fier, conscient de sa force et de son rôle que le monde appelle pour les combats de notre temps.
La bourgeoisie le veut abattu, la face ravinée de larmes impuissantes ; elle ne veut plus entendre parler d’héroïsme et mutile le monde pour le mettre à sa portée. Dès 1946 (!), Aragon le notait déjà : « l’héroïsme français, Fabien, Péri, Timbaud, […] nos gens [en] ont déjà les oreilles cassées » (Les Poissons noirs). L’héroïsme et la juste fierté, c’est la voie contre le repli et le désespoir, c’est la voie du courage et de la lutte dont on ne pourra plus se passer longtemps.  

Guillaume Roubaud-Quashie,
Rédacteur en chef
 

La Revue du projet, n° 38, juin 2014

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