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Jaurès et la Révolution française : (re)lire l‘Histoire socialiste, Jean-Numa Ducange*

Encore Jaurès ? L'année 2014 ne manque pourtant ni d'initiatives publiques, ni de publications diverses à son sujet. Elles ne se valent pas toutes mais, incontestablement, les multiples éditions de textes déjà parues ou annoncées permettront à un large public de mieux connaître le tribun socialiste assassiné le
 31 juillet 1914.

Il y a quelque paradoxe à « commémorer » un événement aussi tragique… Tout comme on peut se demander ce qu’il y a à célébrer en 2014 quand on sait l’immense boucherie que fut la Première Guerre mondiale. La France a certes l’habitude des commémorations ; on se souvient notamment du Bicentenaire de la Révolution française en 1989. Mais revenir sur l’expérience révolutionnaire avait un sens pour un large spectre politique et historiographique : célébrée ou étudiée, la Révolution était fondatrice du monde contemporain et avait notamment engendré la première expérience républicaine en France. Certains étaient plus Danton que Robespierre, d’autres plus Babeuf que Carnot, mais la Révolution demeurait un événement majeur, que l’on pouvait apprécier de diverses manières. On ne peut guère revenir avec le même entrain sur la guerre de 1914-1918, même s’il existe là aussi des débats historiographiques intenses sur les origines de son déclenchement.

La grandeur de l’œuvre révolutionnaire
Saluons dans tous les cas le choix d’avoir fait figurer Jaurès en bonne place. S’il existe maintes façons d’envisager son œuvre et son action politique, il faut se souvenir que son œuvre principale, sous l’angle quantitatif (et peut-être qualitatif !), fut consacrée à l’histoire de la Révolution française, que la République avait déjà commémorée avec éclat en 1889. 1889, c’est l’année où Jaurès célèbre la grandeur de l’œuvre révolutionnaire à un moment où il opère progressivement son « passage au socialisme », que Gilles Candar a admirablement décrit à travers une étude fine de ses écrits entre 1889 et 1892. Mais il fallut attendre plusieurs années pour que Jaurès trouve le temps de se lancer dans son projet de rédiger une vaste Histoire socialiste de la France contemporaine, dont les premières pages parurent au tout début du vingtième siècle. Battu aux élections en 1888, il lance son grand projet, dont il faut rappeler qu’elle était une œuvre collective. Jaurès ne s’occupe « que » des premières années 1789-1794, d’autres socialistes traitant des périodes ultérieures, notamment Gabriel Deville et Albert Thomas.

Le conflit avec Guesde
Un des grands ténors du socialisme français, Jules Guesde, devait initialement y participer. Brouillé avec Jaurès sur un plan politique, il s’y refuse finalement. Le conflit avec Guesde ne doit rien au hasard : en 1899 ce dernier est en désaccord avec Jaurès sur un point essentiel, la participation d’un ministre socialiste à un gouvernement d’union plus large, sous la houlette de Waldeck-Rousseau. Face aux dangers qui menacent la République dans le contexte de l’Affaire Dreyfus, Jaurès soutient l’idée que les socialistes doivent participer à la « défense républicaine ». Guesde, lui, suivant en cela l’opinion majoritaire de ses camarades sociaux-démocrates allemands, s’y refuse. S’il est étroit de réduire la grande fresque historique jaurésienne au contexte politique de l’époque, il serait tout aussi vain de l’ignorer. D’autant que, en 1889, un certain Karl Kautsky (soutien de Guesde de 1899…), alors fort connu dans le socialisme européen et surnommé le « pape » du marxisme, avait publié une lecture marxiste de la Révolution française dans un petit ouvrage, qui considérait les « traditions jacobines » comme néfastes pour le mouvement ouvrier français. Le socialisme de Jaurès, lui, s’inscrit nettement dans un héritage républicain, qu’il relie à la Révolution de 1789. Tant la conjoncture politique que l’existence de certains écrits historiques « marxistes » ont donc bien motivé Jaurès dans la rédaction de son Histoire socialiste même si, assurément, sa passion pour l’histoire révolutionnaire remonte à loin.

L’hommage au peuple
Mais, là encore, ne réduisons pas la perspective jaurésienne à un seul règlement de compte interne aux mouvements socialistes. Depuis notamment Hippolyte Taine et ses Origines de la France contemporaine (1875-1893), puis surtout Gustave Le Bon et sa vision négative des « foules » révolutionnaires (1895), tout un courant hostile aux mouvements populaires (associés au chaos, l’anarchie et le désordre) et critique de l’héritage de 1789, voire ouvertement contre-révolutionnaire, rencontre un certain succès dans l’espace public. C’est à ce mouvement que Jaurès, républicain et socialiste, entend aussi répondre. La Révolution a été faite par le peuple : c’est à lui que le grand tribun entend notamment rendre hommage. Jaurès souhaite écrire, selon ses propres mots, sous la triple inspiration de Michelet, Plutarque et Marx. Du premier, il reprend le lyrisme que l’on retrouve au fil de son écriture : l’Histoire jaurésienne est une magnifique évocation des mouvements populaires et de leur action. Du second, le rôle dévolu à certaines individualités ou plus précisément l’adéquation entre certaines individualités et le mouvement de l’histoire : on lira des portraits entraînants et singuliers des grandes personnalités révolutionnaires. Marx, enfin. Si Jaurès critiquait les approches marxistes développées par certains sociaux-démocrates allemands, la référence à Marx reste pour lui fondamentale et essentielle : la Révolution ne peut se comprendre sans l’étude de ses soubassements économiques et sociaux. C’est peut-être sur ce dernier point que Jaurès innove le plus, en fondant une longue tradition d’étude, dont l’emblème fut une commission parlementaire créée à son initiative en 1903 (et de ce fait restée ensuite dans l’histoire comme la « commission Jaurès »), dont l’objectif était de publier des documents de toutes origines sur l’histoire de la Révolution. Approche stimulante lui permettant de s’intéresser à des faits qui, jusqu’alors, n’avaient que peu retenu l’attention des hommes politiques et historiens. Pour ne citer que deux exemples, Jaurès fut l’un des premiers à consacrer de nombreuses pages à l’influence de la Révolution en Europe, mais aussi aux mouvements anticoloniaux.
Il était donc temps de faire redécouvrir cette Histoire socialiste souvent citée, mais rarement lue. Après une première publication du temps de Jaurès, c’est l’historien Albert Mathiez qui, vingt ans plus tard, proposa une nouvelle édition de l’œuvre avec des présentations et annotations. Il faudra ensuite attendre la fin des années 1960 pour qu’Albert Soboul prenne l’initiative de republier cette œuvre avec un nouvel appareil critique plus dense et détaillé, et enrichie de deux très belles préfaces d’Ernest Labrousse et de Madeleine Rebérioux. Puis, à l’approche du Bicentenaire de la Révolution, Claude Mazauric décida de republier cette édition.

Les acquis de la recherche jaurésienne
C’est à nouveau celle-ci que nous publions, afin de faire connaître une des œuvres les plus importantes sur l’histoire de la Révolution. Depuis Albert Soboul, l’histoire de la Révolution a beaucoup progressé : c’est la raison pour laquelle il nous est apparu indispensable de solliciter l’actuel président de la Société des études robespierristes, Michel Biard, pour nous livrer son précieux point de vue dans une préface sur l’apport de Jaurès au regard des évolutions de l’historiographie de ces quarante dernières années. Pour notre part, nous proposons, également en préface, un texte présentant les acquis de la recherche jaurésienne et la réception de l’Histoire socialiste dans son contexte, texte qu’accompagnent quelques documents rares, voire jamais réédités depuis l’époque.
L’essentiel reste bien de lire Jaurès et la façon dont il met en scène avec entrain celle que l’on désignait alors comme la « Grande Révolution » tout en maniant – avec une rigueur inégale, il est vrai, mais remettons-nous dans le contexte du moment ! – les nombreuses archives qu’il avait pu consulter. À ceux que ces milliers de pages effraieraient, soulignons combien lire quelques passages sur telle figure ou tel épisode est possible et plaisant ; le magnifique travail d’érudition d’Albert Soboul permet de ce point de vue de préciser les points obscurs, tout en laissant la possibilité de lire uniquement quelques pages, grâce à un découpage savant et ingénieux.  

*Jean-Numa Ducange est historien. Il est maître de conférences en histoire contemporaine à l’université de Rouen.
La Revue du projet, n° 37, Mai 2014
 

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