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Détours matérialistes, Olivier Bloch

Aux XVIIe et XVIIIe siècles les expressions du matérialisme étaient soit censurées, soit clandestines ou parodiques.

Des termes en – isme et – iste servaient dès longtemps avant le début des Temps modernes à désigner des prises de parti en faveur d’une entité, croyance religieuse, secte, ou doctrine, et leurs partisans.
Les termes « matérialisme » et « matérialiste », au singulier comme au pluriel, ne remontent pas, eux, en deçà des dernières décennies du XVIIe siècle en Europe, où on les trouve, en anglais d’abord, sous la plume d’auteurs qui entendent en prendre le contre-pied. Le terme, avec l’attitude qu’il désigne, signifie ici prise de parti en faveur de « la matière », aux sens plus ou moins anciens que le mot pouvait avoir, il fait dans ces premiers emplois office de repoussoir, les auteurs qui l’introduisent y mettent la connotation péjorative qu’a conservé l’usage courant (« être bassement matérialiste ») : il faudra attendre le XVIIIe siècle pour voir des philosophes, en l’occurrence, explicitement, La Mettrie, auteur de L’Homme machine, se réclamer d’une telle prise de parti.

Une attitude matérialiste primitive ?
Ces caractéristiques renvoient à bien d’autres questions. D’abord, peut-être, à celle du caractère primitif et/ou spontané du matérialisme, ou au contraire de son caractère second, réactif et/ou instruit, supposant une culture, se situant dans une histoire où il est confronté à des idéologies liées à des instances sociales et à des institutions qui les défendent : on ne peut à mon sens retenir sans illusion rétrospective, et de sérieux mécomptes théoriques, l’idée qu’il existe, quoi qu’il en soit de la présence ou non du terme, une attitude matérialiste primitive, spontanée, antérieure ou sous-jacente aux illusions et terreurs constitutives des formes les plus anciennes du rapport au monde ; c’est bien ce que, sans le terme donc, met en relief ce monument du matérialisme antique, en l’occurrence atomistique, qu’est le poème épicurien De la nature lorsque Lucrèce, son auteur, s’attache au 1er siècle de notre ère à y dénoncer ces illusions et terreurs auxquelles il entend fournir le remède.
La prise en considération de ce caractère second, réactif, curatif, implique elle-même que l’on prenne en compte le rapport, les rapports du matérialisme, des matérialismes, aux instances où ils se situent et avec lesquelles ils interfèrent : structures et armatures sociales, science(s) et religion(s), politique, pouvoir(s), et moyens de contrôle qu’ils exercent sur les idées et leur expression – en l’occurrence, la censure sous ses différentes formes, fonction exercée de nos jours au premier chef par l’appareil médiatique et ses manipulations.

Je me limiterai ici au domaine qui m’est un peu familier, à savoir les XVIIe et XVIIIe siècles en Europe, la situation, les courants, et les formes d’expression qui y sont celles du matérialisme et de ses différentes options. Contrairement aux visions scientistes ou positivistes de leur rapport à la science contemporaine, il ne s’agit pas d’une relation directe, immédiate et univoque.

La censure
Les révolutions scientifiques caractéristiques de ce début des Temps Modernes, celle de l’héliocentrisme en astronomie avec le système de Copernic défendu par Galilée, celle, dans les lois du mouvement, des mécanismes sous leurs figures cartésienne ou atomistique, qui se manifestent et s’alimentent aussi, avec d’autres courants de pensée, dans la biologie de Harvey, tous ces acquis de la modernité, s’ils ouvrent des voies propices à la prise de parti matérialiste en leur fournissant des prémisses nouvelles, n’y conduisent pas automatiquement : ils peuvent aussi bien faire l’objet d’une interprétation et/ou de récupérations, disons « idéalistes », voire être, comme dans le cas de Descartes lui-même et d’une partie de ses disciples, ou dans les décennies suivantes celui de Newton et du newtonianisme, l’ouvrage de savants et penseurs situés de ce bord-là. Cela tient bien sûr aux idéologies dès longtemps dominantes, aux structures sociopolitiques qu’elles expriment, et dans lesquelles se situent les auteurs et acteurs de la pensée, scientifique ou non.
La domination en question s’exerce assurément par tout un ensemble de processus et sous toute sorte d’aspects, mais il en est un qui est alors le plus voyant, le plus redoutable, et le plus immédiatement efficace, celui de la censure, à différents niveaux et sous diverses formes, alliant en proportions diverses et sous des figures changeantes le temporel et le spirituel, telles que l’Inquisition, la censure ecclésiastique faisant appel au bras séculier, dont deux des expressions les plus spectaculaires sont à l’aube et au début du XVIIe siècle l’envoi au bûcher de Giordano Bruno à Rome en 1600, et à Toulouse en 1619 celui de Vanini, ou telles que, moins effrayantes, mais non moins efficaces aussi longtemps qu’elles peuvent être effectivement appliquées, les interdictions de publier ou de représenter prononcées en France par les censeurs royaux.
C’est de ce point de vue qu’il faut, me semble-t-il, prendre en compte certaines des formes que prend en France aux XVIIe et XVIIIe siècles l’expression du matérialisme pour échapper à la censure, formes qui sont aussi des voies pour son développement.
J’ai ici premièrement en vue une série de textes de cette période, manuscrits et/ou imprimés, auxquels de vastes recherches sont consacrées depuis un siècle, ensemble que l’on peut ou doit ranger sous la catégorie de la « tradition philosophique libertine et clandestine ».
Elle connote assurément la clandestinité proprement dite, de fait, et par force, dans la rédaction et la transmission d’écrits impubliables parce qu’hétérodoxes et subversifs, et ce à différents niveaux, dont deux cas extrêmes sont un Theophrastus Redivivus anonyme, traité d’athéisme (rédigé en français malgré son titre…) daté par son auteur de 1659, dont la circulation manuscrite est attestée précocement, – ou le Mémoire, matérialiste et révolutionnaire, achevé par le curé Meslier dans les années 1720, laissé en trois copies à l’intention de ses paroissiens après sa mort en 1729, qui ont donné lieu à une circulation manuscrite restreinte dans la première moitié du XVIIIe siècle. Un grand nombre d’autres textes manuscrits plus ou moins notoires, d’orientation plus ou moins radicale, parfois issus eux-mêmes de la déformation d’ouvrages moins subversifs, et/ou de publications ayant échappé à la censure, qui sont en général le fait d’auteurs de second plan, ont circulé pendant la même période. Une grande partie d’entre eux a fait l’objet, à partir du milieu du siècle, de publications elles-mêmes plus ou moins clandestines, à l’étranger ou prétendument à l’étranger, de façon anonyme ou pseudonyme.

L’expression clandestine
Mais il faut, à côté de cette clandestinité-là, faire toute sa place à la clandestinité d’expression, celle qui dans des ouvrages publiés – ou des pièces représentées sur le théâtre, recourt à la pratique du double sens, du double langage, des messages subreptices, codés ou cryptés, dont les auteurs peuvent se défendre en affirmant la pureté de leurs intentions, et en taxant de mauvaise foi leurs dénonciateurs… C’est celle-là qui fait l’objet des dénégations des auteurs, et de la contestation des interprètes, en particulier concernant les textes « libertins » ou ceux qu’on peut interpréter comme tels.

Dans cette catégorie-là se situent, au XVIIe siècle, les ouvrages publiés de Cyrano de Bergerac, et, à mes yeux en tout cas, une partie des textes de Molière.
L’œuvre de Diderot au XVIIIe siècle recouvre les deux faces de la clandestinité : ouvrages publiés comme l’Encyclopédie elle-même et les articles dont il y est l’auteur, jouant à cache-cache avec une censure alors plus ou moins complice, – ouvrages non publiés (sinon en périodiques) de son vivant, comme ce fut le cas jusqu’à la fin du siècle ou au siècle suivant de textes majeurs comme Le neveu de Rameau, Jacques le Fataliste, ou Le Rêve de d’Alembert.
Il me paraît significatif que ce soit dans ce genre d’œuvres, dans les genres et formes d’expression dont elles participent, que se situent les textes les plus matérialistes, ce qui contribue à les mettre pour le moins à distance du domaine scientifique en un sens étroit : on a affaire, comme dans les quelques exemples que je viens de donner, non à des genres proprement philosophiques (exposés, démonstrations, traités, méditations, etc.), mais à des enquêtes, lettres, réponses à tel ou tel, dialogues, essais, poèmes, œuvres théâtrales, où l’auteur peut énoncer sans avoir l’air de les prendre à son compte les idées et thèses les plus subversives, et donc est en mesure de se défendre de les avoir lui-même soutenues. Je pense en particulier ici, outre les exemples déjà donnés, au cas de Cyrano de Bergerac, qui au milieu du XVIIe siècle le fait à la fois par le biais de propos tenus par les personnages de sa tragédie La Mort d’Agrippine, par celui de Lettres fictives, et par celui de la fiction romanesque dans L’Autre Monde, où à la fois l’affabulation et les discours des interlocuteurs donnent à lire des énoncés et aperçus parmi les plus hardis en matière philosophique que l’on ait pu avancer à l’époque ; et je pense aussi, peu d’années plus tard, au cas de Molière, tout spécialement au Dom Juan représenté (sous le titre incongru Le Festin de Pierre) pendant quelques semaines au début de 1665, publié en France en 1682 seulement, et alors gravement censuré, où je pense pouvoir repérer dans les propos de Sganarelle joué par l’auteur en personne, en particulier sous la forme d’allusions et d’antiphrases parodiques, les insinuations et énoncés les plus hardiment matérialistes possibles à l’époque.
Dans de tels cas, on a affaire à un rapport spécifique du matérialisme à la littérature qui, à côté de son rapport direct aux structures sociales, conditionne en partie sa possibilité d’expression, et aussi ses perspectives de développement ; en d’autres temps, ce type de rapport doit, toutes choses égales par ailleurs, être pris en compte à d’autres moments et dans d’autres situations, s’il est vrai que ni la connaissance scientifique, ni le matérialisme, ni les rapports sociopolitiques ne sont jamais, ni ne seront jamais situés dans une transparence absolue… 

* Olivier Bloch est historien de la philosophie. Il est professeur émérite à l’université Paris-1 Panthéon-Sorbonne où il a fondé et dirigé le Centre d’histoire des systèmes de pensée moderne.
La Revue du projet, n° 37, Mai 2014
 

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