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Les tours d'ivoire dans un royaume d'ignorance, Miguel Espinoza

Le jugement que les États-uniens, presque sans exception, portent sur leur éducation universitaire est catégorique : depuis de nombreuses décennies, elle est la meilleure du monde. Toutes les nations, pensent-ils, l’envient. Si les meilleures universités des États-Unis arrêtaient leur progrès, des pays développés comme la Chine auraient besoin d’un demisiècle pour rattraper le retard accumulé — à condition, bien sûr, de suivre le modèle états-unien… Pour l’observateur superficiel, le classement de Shanghai leur donne raison : en 2012-
2013, 17 de leurs universités sont parmi les 20 meilleures, et 53 dans le top 100 (nombre total d’universités aux États-Unis : 4 140). Ces établissements de luxe jouissent de l’environnement et des moyens les plus évolués pour actualiser les potentialités intellectuelles d’un nombre très réduit de personnes. Le coût des droits d’inscription, plus hébergement et pension, est d’environ 44 000 euros par an. Ceux qui peuvent se le payer vivent dans un campus étanche aux tracas du monde extérieur. Ceux qui sont censés être les meilleurs enseignantschercheurs et doctorants du monde y sont achetés au prix fort. Concurrence oblige : le salaire d’un professeur est d’environ 13 000 euros par mois et l’aide aux doctorants est souvent supérieure au salaire d’un maître de conférences en France.

À quelques centaines de mètres de l’un de ces endroits privilégiés, une personne adulte tout à fait normale, sachant que vous venez de Paris, vous demande si Paris et la France sont la même chose et vous remercie plus encore quand vous lui apprenez que le Chili est un pays des Amériques. Ces observations personnelles n’ont rien d’exceptionnel, maintes études réalisées par les intéressés eux-mêmes font état de l’ampleur
du manque de connaissances. Des statistiques montrent que les États-uniens ont moins de connaissances en histoire et en géographie universelles que les Européens. Beaucoup d’Étatsuniens ne savent pas que la Constitution est la loi suprême de la nation. À l’heure où leur gouvernement sonnait la charge en Afghanistan, seule une moitié d’entre eux savait ce qu’est le mouvement Taliban. Dans le pays qui forma Edwin Hubbel et
qui concentre tant de connaissances en cosmologie scientifique et en biologie, presque la moitié des personnes est convaincue que les propositions de la Bible sont littéralement vraies : l’âge de la Terre ne serait donc pas d’environ 4, 57 milliards d’années mais l’humanité aurait été créée par une divinité en un seul jour il y a environ 10 000 ans… Le contraste est saisissant entre ce royaume d’ignorance et ses tours d’ivoire. Il faut mesurer l’importance des universités, comme celle de toute chose, surtout par les genres et la gamme de valeurs
qu’elles possèdent et qu’elles encouragent. Il y a quelques décennies, à Williams College, classé premier aux États-Unis parmi les établissements décernant une licence, il n’y avait pas d’étudiants noirs. Qu’est-ce qu’une démocratie où, tout en préservant l’excellence de quelques établissements, on ne cherche pas à améliorer la culture générale et l’éducation esthétique du peuple dans son ensemble ? Qu’est-ce qu’une civilisation où la valeur des choses et des personnes se mesure par l’argent qu’elles représentent et où l’inégalité est affichée
et revendiquée ? L’ignorance est une conséquence inexorable de l’utilitarisme.

Par Miguel Espinoza, philosophe des sciences, professeur honoraire à l’université
de Strasbourg, membre du comité de la rubrique
Mouvement réel de La Revue du projet.
 

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