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La culture de l’évaluation, Mauricette Neveu*

Les gouvernements successifs ont essayé de faire entrer la culture de l'évaluation pour, officiellement améliorer la qualité de l’enseignement supérieur et de la recherche (ESR) (qualité dont il n'existe pas de définition). En ces périodes de diminution drastique des crédits publics, les objectifs réels sont plutôt le pilotage des formations et de la recherche, mais aussi un outil de « gestion des ressources humaines » (GRH).

On ne peut pas évaluer tous les « objets » de la même manière et par les mêmes acteurs, nombreux et variés comme l’Agence d'évaluation de la recherche et de l'enseignement supérieur (AERES), l’Agence nationale de la recherche (ANR), le Conseil national de l'enseignement supérieur et de la recherche (CNESER), le Comité national de la recherche scientifique (CoNRS), le Conseil national des universités (CNU), etc.

L’exclusion
des recherches fondamentales

La culture de l'évaluation s'est accompagnée du financement sur projet à court ou moyen terme, à la place des crédits récurrents sur un temps long, par le biais de l'ANR, tendant à exclure les recherches fondamentales, et en particulier les recherches non « utilitaristes ».

L'évaluation des laboratoires, équipes, et projets a été confiée à l'AERES qui par une note globale et un tri des membres des équipes en « produisant » et « non produisant », a mis en concurrence établissements, laboratoires, équipes, enseignants-chercheurs… Les crédits attribués aux équipes étant liés à ces indicateurs arithmétiques sans base ni scientifique ni qualitative, les soi-disant « non produisant » peuvent subir des sanctions allant jusqu'à l'exclusion. C'est ce qui est vécu dans les établissements depuis plusieurs années. Que deviennent alors travail en équipe, répartition des rôles dans une équipe, responsabilité collective, qu'il nous faut rétablir d'urgence ?
Ce « tri » est une tentative d'évaluation individuelle des enseignants-chercheurs, confiée au CNU en 2009 par la réforme du décret statut mais refusée par le CNU car liée à la modulation de service : une « mauvaise » évaluation entraînant un service d'enseignement à la hausse sans paiement d'heures supplémentaires.
L'enseignement devient alors une punition pour les « mauvais » chercheurs. L'évaluation est bien là, un outil de gestion des personnels et un palliatif à la non-création de postes d'enseignants-chercheurs. Comment admettre l'évaluation des enseignants-chercheurs alors qu'ils ne disposent plus des minima pour exercer correctement leurs missions, et que les conditions de travail se dégradent de jour en jour et de réforme en réforme ?

Certains voient l'évaluation au niveau national, essentiellement des enseignants-chercheurs, comme un contre-pouvoir à l'autonomie des établissements mise en place par la loi LRU ou encore comme l'obligation qui est faite aux fonctionnaires de rendre des comptes à l’opinion publique.

Une culpabilisation
de la profession

Une évaluation qualitative, individuelle peut-être, collective sûrement, sur la base du volontariat et incluant les conditions de travail, doit permettre de trouver des solutions au décrochage possible de certains enseignants-chercheurs. Cette évaluation ne peut être pratiquée que par un dialogue direct entre une instance nationale telle le CNU, composée d'élus, indépendante des pouvoirs politiques locaux et nationaux et les demandeurs.
S'il est vrai que les fonctionnaires doivent des comptes aux citoyens, les enseignants-chercheurs dans leur très grande majorité, font leur travail et même au-delà et sont évalués régulièrement par le biais des concours permanents (promotions, congés pour recherches ou conversions thématiques (CRCT)...). Faire croire le contraire c'est essayer de culpabiliser l'ensemble de la profession, comme on culpabilise les malades sur le déficit de la sécurité sociale. Si la situation économique était autre et si les pouvoirs politiques acceptaient enfin de donner les moyens à l'ESR, et aux services publics, les « décrocheurs » seraient sans doute moins nombreux et plus besoin d'individualiser les services ou placardiser quelques-uns.

*Mauricette Neveu est professeur d’informatique.

La Revue du projet, n° 37, Mai 2014
 

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