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La laïcité à l'université ? Le combat de la raison contre les préjugés, Pierre Crépel*

Les religions fondent traditionnellement leur pouvoir et leur autorité sur des croyances imposées, à propos desquelles la discussion est empêchée voire interdite, et qui refusent de se soumettre à l'examen rigoureux de la raison. Elles ne sont cependant pas les seules : d'autres institutions (économiques, médiatiques, etc.) se comportent de façon analogue pour imposer la docilité et empêcher le débat éclairé. Explications.

Pour parler de laïcité (terme qui n’existait pas au XVIIIe siècle), il n’est pas inutile de revenir à Condorcet (1743-1794), qu’on considère depuis 1870 environ comme le père de cette notion. Ses écrits comme ses prises de positions législatives, tout particulièrement sur l’instruction publique, ses principes et son organisation, visent moins à combattre la religion ou les Églises (du moins lorsqu’elles n’empiètent pas sur les droits des autres), qu’à assurer le triomphe de la raison sur les préjugés et, ainsi, à établir l’autonomie de l’esprit. La vérité ne réside pas dans un seul camp et ne s’établit pas en une génération. Il faut répandre les lumières, plutôt que convertir.

De l’instruction laïque
Condorcet a évolué. En 1773-74, lorsqu’il rédigeait l’Almanach anti-superstitieux, il s’agissait seulement de pourfendre l’intolérance et le fanatisme, pour éclairer « les princes et les gens en place ». En 1791, dès la première page du Premier Mémoire sur l’instruction publique, c’est tout autre chose : « La société doit au peuple une instruction publique [...] comme moyen de rendre réelle l’égalité des droits ». Suivent deux sous-titres : « Cette obligation consiste à ne laisser subsister aucune inégalité qui entraîne de dépendance » et « L’inégalité d’instruction est une des principales sources de tyrannie ». Ce n’est donc plus seulement l’Église qui est visée mais, dans un même mouvement, « les prêtres, les jurisconsultes, les hommes qui avaient le secret des opérations de commerce [...] ». Dans une note de janvier 1793, après le débat qui a suivi son rapport sur l’instruction publique, il insiste à nouveau sur ceci : « Deux classes ont presque partout exercé sur le peuple un empire dont l’instruction seule peut le préserver : ce sont les gens de loi et les prêtres ; les uns s’emparent de sa conscience, les autres de ses affaires ». Dit de façon anachronique, il peut donc y avoir pour lui des « cléricalismes » (ce mot n’existait pas non plus alors) autres que strictement religieux. En outre, que signifie vraiment ce mot « religieux » ? Il est difficile de ne pas rapprocher ces réflexions de ce qu’affirment aujourd’hui de nombreux économistes, atterrés ou simplement critiques, à propos de l’économie dite néoclassique qui nous est imposée : « depuis des décennies, elle se comporte comme une religion, décrivant surtout le monde tel qu’elle voudrait qu’il soit et forgeant des instruments pour faire advenir cet idéal » (la citation est d’André Orléan, économiste). Ces intolérances et cette mise des peuples en état de dépendance peuvent d’ailleurs se rejoindre, s’alimenter réciproquement : l’Église catholique est beaucoup moins regardante qu’au Moyen Âge contre l’usure et le prêt à intérêt !

Les conditions
de la laïcité

Pour nous, la laïcité, ce n’est donc pas l’indifférence ou le silence face aux enjeux de société. Les étudiants, pratiquement tous majeurs, sont des adultes. Leur est donc due la liberté de point de vue sur l’organisation de la cité. Ils ont le droit de vivre leurs aspirations à une société plus juste, même s’ils puisent cette aspiration dans leur foi, du moment qu’ils ne l’imposent pas dans l’en-commun au nom de leur religion, du moment qu’il ne s’agit pas de propagande religieuse.
Cela entraîne trois conditions :
• L’enseignement supérieur et la recherche doivent être institutionnellement indépendants des Églises, mais aussi des intérêts particuliers (technocratiques, économiques, politiques), y compris dans les grandes écoles et les filières dites professionnalisantes.
• Les contenus de l’enseignement et le choix des professeurs doivent être indépendants des pouvoirs politiques. D’ailleurs, l’université n’est pas le reflet de la société présente mais l’anticipation sur la société future : l’état et les débats de la recherche ne sont pas du ressort des décideurs politiques, mais des chercheurs eux-mêmes, bien entendu à l’écoute de la société. Condorcet remarquait déjà ceci : « En général, tout pouvoir, de quelque nature qu’il soit, en quelques mains qu’il ait été remis [...] est naturellement ennemi des Lumières ».
• Pour jouir de la plénitude de leurs droits, pour ne pas être en état de dépendance, les citoyens doivent être instruits des grands enjeux des sciences et techniques, des principaux acquis et discussions des sciences humaines et sociales. Cette instruction n’est pas un catéchisme, elle doit aussi faire apparaître les questions ouvertes et donner le coup d’envoi des débats. L’université est aussi le lieu pour apprendre à débattre, à être bousculé dans ses représentations.

En d’autres termes, l’étudiant doit non seulement pouvoir apprendre un métier, mais également obtenir le recul pour en changer et acquérir le bagage du citoyen et de l’humaniste.

Bien sûr, Condorcet avait ses limites. En particulier, il croyait que « toutes les classes de la société n’ont qu’un même intérêt » et que toutes les mauvaises décisions politiques ont pour origine des ignorances ou des « erreurs » de raisonnement. Il se faisait aussi quelques illusions sur les bienfaits de la liberté du commerce (dans des conditions certes différentes des nôtres). Les siècles suivants ont montré l’existence d’autres dimensions. Mais, comme l’a pointé Jaurès dans l’Histoire socialiste de la Révolution française, une fois ces nouveaux éclairages pris en compte, le message de Condorcet sur la laïcité et l’instruction publique reste très actuel. 

*Pierre Crépel  est responsable de la rubrique Sciences de La Revue du projet.
La Revue du projet, n° 37, Mai 2014
 

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