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L'enseignement supérieur au service de la réussite de tous, Gilles Laschon

La structure de l’enseignement supérieur français n’est pas étrangère au devenir des étudiants qui le fréquentent. Quelles évolutions de cette structure faut-il mettre en place ?

L’enseignement supérieur français est construit sur un paradigme : la gratuité de l’accès à ses formations, reposant sur un service public d’État. Démocratisé après-guerre pour répondre à un besoin économique et social en cadres, ouvriers qualifiés, ingénieurs, enseignants…, il contribua à l’ascension sociale de toute une génération d’étudiants baby boomers issus de milieux modestes. Cela n’a pas pour autant empêché la progression des inégalités de revenus en un demi-siècle. Car massification ne signifie pas accès pour tous à des formations choisies. Réussir ses études relève de codes, d’us et de motivations qui favorisent la consanguinité et la reproduction d’une élite dont sont largement exclues les catégories populaires. Méritocratie ne signifie pas non plus justice sociale. D’autant que l’augmentation du coût global des études à la charge des familles accentue le fait que les plus « méritants » sont davantage issus des milieux aisés. Outre un investissement massif dans le logement étudiant, une allocation d’études dans le cadre d’une Sécurité sociale d’emploi et de formation dès la sortie du bac atténuerait ce biais.

Un rapprochement entre les universités et
les classe préparatoires

Une spécificité de l’enseignement supérieur français est son organisation en trois filières : les formations BTS, prolongement de l’enseignement secondaire menant à la qualification de technicien supérieur, les formations universitaires qui, du DUT au doctorat, incarnent le caractère indissociable de la production et de la diffusion des savoirs, et le système des classes préparatoires aux grandes écoles qui symbolise la réussite sociale républicaine dont sont issus nombre de cadres, hauts fonctionnaires, élites politiques, chercheurs et… universitaires. Cette diversité institutionnelle questionne la finalité des diplômes et leur objectif d’insertion professionnelle, assumé par les écoles, qui parfois le monnayent cher, nettement moins par l’université. L’expérience IUT montre qu’il est envisageable de penser des diplômes tenant compte de débouchés professionnels identifiés sans renoncer au caractère universel des contenus et à l’indépendance pédagogique (face au patronat mais aussi au pouvoir politique).
Connaître le monde professionnel (privé et public) peut donc très bien ne pas se résumer à produire des salariés formatés et dociles. Il peut signifier donner les moyens aux futurs travailleurs d’affronter les exigences capitalistes, voire de les ébranler, et de construire eux-mêmes leurs parcours professionnels en étant capables d’évoluer librement. L’université se doit de revendiquer cette mission et ne pas rester la grande perdante de la concurrence avec les formations proches des exigences court-termistes des entreprises. Pour cela, un rapprochement entre les universités et les classes préparatoires est nécessaire, en commençant par une réelle intégration des classes préparatoires dans le giron des universités, sans les sortir des lycées d’accueil pour garder la force du maillage territorial. Ce rapprochement doit s’opérer sur des bases permettant l’accès et la réussite de tous, et excluant toute sélection sociale.

Le désastre de la loi LRU
L’enseignement supérieur français se heurte de plus en plus aux standards de la mondialisation capitaliste. Ce ne serait plus à la puissance publique d’investir pour former une population active utile à la société. Désormais chaque individu doit se constituer un « portefeuille de compétences » pour mieux se vendre sur le « marché de l’emploi », pour être directement « employable ». Universités et écoles tendent ainsi à s’insérer dans un « marché » européen de la formation dans lequel des étudiants consommateurs investissent pour leur avenir. L’État encourage cette mutation, organisant la mise en concurrence des établissements et abandonnant l’ambition de la réussite pour tous, en réduisant au passage la dépense publique. La prétendue autonomie de gestion instaurée par la loi LRU imposée par Sarkozy aux universités a bien abouti au désastre annoncé dans un contexte d’austérité. Les universités, incapables de faire face aux besoins incompressibles de fonctionnement et de masse salariale, sabrent dans la pluralité et la qualité de leurs formations. Gardant la main sur les choix stratégiques, notamment sur la mise en conformité des formations avec la demande capitaliste, l’État favorise l’individualisation des parcours de formation. Il impose le regroupement d’établissements, désormais en pôles régionaux sous Hollande, pour constituer quelques vitrines jouant le jeu de la concurrence européenne dans un mercato où les étudiants les plus « brillants », et les plus aisés, rencontreraient les professeurs les plus « prestigieux », et les plus dociles.

Un maillage territorial cohérent et équilibré des offres de formation
Le projet communiste doit affirmer l’ambition d’un enseignement supérieur destiné à chaque bachelier, le menant aussi loin que possible jusqu’à une insertion sociale et professionnelle choisie. Chacun doit pouvoir décider de son parcours en fonction de ses motivations et capacités du moment, et en gardant la possibilité de retourner en formation tout au long de la vie. Cette visée passe par un maillage territorial cohérent et équilibré des offres de formation. Elle passe aussi par des instances démocratiques dans les établissements d’enseignement supérieur et au niveau national afin de garantir la liberté d’enseignement. Ces structures existent. Leur efficience relève d’une volonté politique. La question des moyens que la société alloue au supérieur demeure centrale. Au-delà du fonctionnement et des salaires, les besoins d’investissements sont considérables, par exemple au regard de la vétusté du patrimoine universitaire. Y répondre nécessite une fiscalité qui ne ménage pas les secteurs productifs et financiers, qui bénéficient amplement d’une qualification massive et de haut niveau de la population active. Sans moyens, le paradigme de l’émancipation par le savoir ne restera qu’un idéal sans réalité, du moins pour le plus grand nombre. 

*Gilles Laschon est physicien. Il est professeur à l'université Paris-Sud Orsay. Il est secrétaire de la section universitaire PCF Orsay (Essonne).
La Revue du projet, n° 37, Mai 2014
 

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