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Égalité femme-homme dans l’enseignement supérieur et la recherche, Hélène Gispert*

Comme dans d’autres secteurs la discrimination des femmes est très présente et augmente quand on monte dans la hiérarchie. Il est urgent de se battre pour que femmes et hommes puissent investir tous les champs de l’enseignement supérieur et de la recherche.

Entretien avec Hélène Gispert*
Y a-t-il des différences importantes entre disciplines quant à la proportion femme-homme chez les étudiants et enseignants ?
Oui. Chez les étudiants, il y a beaucoup plus de femmes que d’hommes en lettres, en sciences humaines et sociales (SHS) ou en première année de médecine. En sciences, cela dépend des disciplines. Le pourcentage de femmes décroît de façon spectaculaire quand on passe de la biologie à la chimie, aux mathématiques et à la physique, sans parler des écoles d’ingénieurs… Souvent, on laisse entendre que, par nature, les femmes seraient plus douées pour le soin, l’aide aux personnes et les hommes pour l’abstraction, la technique. Ce genre d’explication est un peu facile et ne fait qu’agiter les stéréotypes pour justifier les inégalités. Chez les enseignants du supérieur, la sous-représentation des femmes et la discrimination s’accentuent encore. De plus, il ne faut pas se contenter de regarder le pourcentage de femmes dans les diverses spécialités. La biologie est la discipline scientifique la plus féminisée mais aussi celle où la hiérarchie entre les hommes et les femmes est le plus en défaveur des femmes. Les disparités ne sont pas qu’entre disciplines, mais aussi entre catégories de personnels. S’il y a moins de femmes que d’hommes chez les enseignants-chercheurs et les cher­cheurs (et cela d’autant plus qu’on s’élève dans la hiérarchie), la situation est inversée dans d’autres catégories de personnel moins valorisées. Ainsi, chez les personnels des bibliothèques, ingénieurs, adminis­tra­tifs, techni­ciens, de service et de santé (BIATSS ex ATOS), les femmes sont très majoritaires en bas de l’échelle mais leur taux diminue au fur et à mesure que l’on monte dans la hiérarchie.

Est-ce le simple reflet de la société ou existe-t-il des raisons propres à l’enseignement supérieur ?
C’est bien sûr un problème général, mais il y a ici des spécificités. L’université (et encore plus les grandes écoles) a été créée par et pour l’élite intellectuelle et sociale à une époque où la moitié du genre humain était exclue des élaborations et des décisions. Cela correspond à des finalités, des structures, des modes, des valeurs, des contenus et des implicites spécifiques. Depuis plus de 30 ans, on a élargi le recrutement des étudiants et des enseignants tout en conservant les mêmes règles. Les biais engendrés par l’idéologie sexiste s’introduisent donc insidieusement partout. Par exemple, la façon dont on a raconté l’histoire des sciences jusqu’à une période très récente a alimenté le déséquilibre. Les seuls acteurs dignes d’étude étaient pour l’essentiel des hommes, blancs et occidentaux. Les champs du savoir restent encore dominés par les vues des élites sociales et intellectuelles qui les ont modelés. Certes, des prises de conscience ont eu lieu, des luttes ont été menées et des acquis ont été obtenus. Mais les nouvelles donnes accentuent le déséquilibre. La jungle actuelle, la précarité, la course à « l’excellence » et à la productivité engendrent une pression maximale sur les jeunes à un âge (28-35 ans) où, du fait de leurs choix de vie (maternité, etc.), les femmes peuvent être particulièrement discriminées par rapport aux hommes. De même, le harcèlement, la souffrance au travail, le burn-out, c’est pour tout le monde, mais encore plus pour les femmes.

Est-ce que les femmes sont dans un rapport de « servitude volontaire » ?
Non, mais il peut y avoir un déni des femmes sur cette question. Comme les hommes, les femmes ont trop souvent tendance à penser que si certaines réussissent c’est simple­ment parce qu’elles sont « aussi bonnes » que les hommes (et selon les mêmes critères). Alors que, du fait des discriminations, elles ont dû déployer plus d’efforts, plus de concessions, plus de talents, pour en arriver à un même niveau de reconnaissance.

Alors que faire et comment faire ?
À chaud, on peut au moins dégager deux urgences :
• Le plus important est de faire tomber les clichés cités plus haut (ex : les femmes sont douées pour le soin et l’humain, les hommes pour la technique) et de se battre pour que les femmes – et les hommes – puissent investir tous les champs.
• En parallèle, il s’agit d’imposer la parité dans les structures. De fait, il existe depuis longtemps une discrimi­nation positive à l’égard des hommes. Par conséquent, la discrimination positive pour les femmes, même si ce n’est probablement pas la seule solution et que je ne suis pas sûre d’y être vraiment favorable, ne doit pas être dénigrée car elle est probablement utile et néces­saire provisoirement.

*Hélène Gispert est historienne et philosophe des sciences. Elle est professeur à l’université Paris-Sud Orsay.
Propos recueillis par Pierre Crépel.
La Revue du projet, n° 37, Mai 2014
 

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