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Quelles politiques pour favoriser l’émergence de grandes découvertes scientifiques ?Gunnar Öquist*

Vos fonctions à la tête de l’académie des sciences de Suède vous ont amené à rencontrer de nombreux prix Nobel. Existe-t-il un effet systémique derrière la qualité de leurs travaux ?
Certaines institutions « produisent » de nombreux prix Nobel, ce qui indique l’importance de l’environnement de la recherche. Cependant, il est difficile de distinguer causes et conséquences car ces institutions pratiquent un recrutement sélectif. De plus, chaque prix Nobel a côtoyé en moyenne sept ou huit autres lauréats au cours de sa vie : les prix Nobel semblent « contagieux ».
Les politiques, aussi bien nationales qu’internationales, doivent assurer l’équilibre entre le support financier individuel aux chercheurs et les programmes stratégiques. Malheureu­sement, les programmes de l’UE ont souvent été motivés par l’utilitarisme et la vision à court terme, au lieu de nourrir les idées des (jeunes) chercheurs. Cependant, c’est avant tout aux universités et aux instituts de recherche qu’il revient de créer des conditions de recherche favorables.

Dans votre rapport, vous avez comparé la Suède avec le Danemark, les Pays-Bas et la Suisse, trois pays au niveau de population comparable à la Suède mais qui totalisent plus de découvertes scientifiques hautement citées et donc considérées comme influentes. Vous insistez en particulier sur les différences entre systèmes de financement de la recherche et sur le poids des financements externes.
Il ne s’agit pas d’opposer recherches fondamentale et appliquée, mais tout projet doit faire l’objet en amont d’une évaluation sérieuse sur sa pertinence scientifique. Les Pays-Bas, par exemple, comptent de nombreux programmes stratégiques public-privé qui aboutissent à des progrès scientifiques. Le problème des universités suédoises, en particulier des universités techniques, est qu’elles acceptent des financements émanant de trop nombreuses sources. Les universités suisses, elles, maintiennent leur cap stratégique, quitte à parfois refuser des financements externes si le projet proposé ne remplit pas leur cahier des charges scientifique. Quand l’argent gouverne, la qualité scientifique s’effondre !

La solution serait-elle dans l’augmentation des fonds publics attribués aux universités ?
Les chercheurs suédois ont une dépendance accrue aux financements externes par rapport à leurs homologues d’autres pays. Pourtant, il ne suffit pas de fournir plus d’argent public aux universités. Il faut qu’il soit utilisé de façon pertinente, c’est-à-dire pour mener à bien des politiques de recrutement international fondées sur la qualité scientifique des candidats et pour mettre en place des programmes de soutien aux (jeunes) chercheurs. De nos jours, les universités suédoises payent les salaires des chercheurs et leur recherche grâce à des financements externes. Par conséquent, les institutions deviennent des catalogues de projets de recherche sans cohérence les uns avec les autres. Les universités devraient baser leurs décisions sur une volonté politique au service de la recherche au lieu d’une vision managériale motivée par la recherche de financement.

Votre rapport s’appuie sur des indices de recherche dits « bibliométriques » (intégrant la quantité de publications scientifiques et le nombre de citations qu’elles totalisent) et ne prend pas en compte les systèmes éducatifs et administratifs. L’édu­cation et l’administration ne sont-elles pas en lien avec l’émergence de grandes découvertes ?
Tout d’abord, il faut préciser que pour réaliser des études comparatives à grande échelle, les études bibliométriques sont un outil approprié. Elles sont moins pertinentes quand il s’agit de l’évaluation individuelle des chercheurs, parce qu’elles mesurent la productivité sans rien révéler sur la créativité ou la valeur novatrice de la recherche pratiquée.
L’étude à laquelle j’ai participé n’a pas analysé directement l’importance de l’éducation, mais il est évident que sur le long terme l’éducation joue un rôle crucial dans le développement de la recherche. Pour ce qui est de l’administration, elle peut faciliter la recherche ou la freiner selon la manière dont elle est conçue. En l’occurrence, la bureaucratie et les systèmes hiérarchiques sont, comme la corruption, des obstacles à la recherche.

Les recommandations qui concluent votre rapport pourraient-elles être étendues à d’autres pays ?
Les problèmes pointés dans le rapport sont globaux, et les solutions peuvent s’appliquer partout : recrutement international de qualité, sécurisation des plans de carrière, financements pérennes pour établir des environnements de recherche multidisciplinaires. Les politiques académiques doivent financer les chercheurs, et non des projets ponctuels sur la base d’appels d’offres. Enfin, peut s’ajouter le financement de projets de long terme par des organismes tels que le Conseil européen de la recherche. 

*Gunnar Öquist est biologiste. Il est professeur à l’université d’Umeå et co-auteur du rapport Les politiques à mener afin de favoriser l’émergence de grandes découvertes scientifiques (2012).

Propos recueillis et traduits par Sacha Escamez, membre du comité de la rubrique Sciences de La Revue du projet.
La Revue du projet, n° 37, Mai 2014
 

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