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Diffusion et appropriation des savoirs, Jean-Pierre Kahane*

Quel rôle doit jouer l’université dans le lien entre la production des savoirs et leur diffusion dans la société ?
La production des savoirs déborde la production scientifique, mais je vais me limiter à la production qui s’exprime par les articles dans les revues scientifiques ou par des communications dans les colloques scientifiques. Elle est énorme. Une toute petite partie est immédiatement valorisée dans les industries et les services. Une partie encore plus petite fait l’objet d’une information dans le public. Dans l’ensemble elle reste confinée dans des cercles de spécialistes qui, dans le meilleur des cas, en tirent parti pour de nouvelles recherches. Dans le pire des cas, qui est le cas général, elles tombent dans l’oubli faute de relais rapides. Les références de la plupart des articles scientifiques (les mathématiques sont une exception) ne remontent pas au-delà de 5 ans. D’excellentes choses disparaissent faute d’être connues. La logique qui domine de plus en plus n’est pas celle du progrès des connaissances, mais celle de la rentabilité immédiate, financière en premier lieu. C’est frustrant pour les chercheurs et désastreux pour la société. Les universités sont des lieux de production des savoirs, d’enseignement et de diffusion des connaissances. S’agissant des connaissances scientifiques, elles devraient être la première étape, dans les enseignements avancés, de l’assimilation sociale de ce qui est nouveau et important dans les domaines où elles ont compétence. C’est la première justification du lien entre recherche scientifique et enseignement supérieur. Cela exigerait une augmentation considérable de ces enseignements et du nombre des étudiants avancés en sciences. Nous en sommes très loin.

Quelle place la formation du citoyen doit-elle occuper à l’université ?
Je ne lui vois pas une place spéciale, sous forme d’horaires réservés. Elle devrait être partout, dans les cours, les séminaires, les bibliothèques, et dans tous les aspects de la vie étudiante. La participation étudiante aux instances universitaires, si étriquée soit-elle, est une occasion d’exercer la fonction de citoyen de façon originale, à la fois proche du travail et liée à des enjeux d’avenir.

À l’expression « démocratisation des savoirs », vous préférez « appropriation collective des savoirs ». Quels enjeux recoupent cette expression ?
Internet et la Toile sont actuellement un moyen largement utilisé par les individus que nous sommes pour s’informer rapidement sur tout. C’est un outil merveilleux pour la démocratisation du savoir. Mais aussi, comme l’explique bien Gérald Bronner, pour une sorte de démocratisation des préjugés et des erreurs. La démocratie exige l’information mais l’information ne suffit pas ; il faut la critique, la culture, le débat. Il faut instaurer la confiance dans les sources fiables et le débat ouvert.
Il faut savoir comment et à qui faire confiance. C’est affaire d’expérience et de richesse des contacts. En cela la culture scientifique a beaucoup en commun avec la culture politique. Il ne s’agit pas pour chaque individu de tout savoir (cela a été impossible en tout temps) mais de pouvoir s’appuyer sur les autres pour se guider dans l’avalanche des savoirs. L’ambition est bien de se les approprier, comme de s’approprier les moyens de production et d’échange, les services, les pouvoirs. Il y a une lutte à mener, contre l’appropriation privée, la concurrence, la gabegie, et c’est l’appropriation collective qui en est le but et le moyen.

La massification de l’enseignement supérieur doit-elle s’adapter aux besoins des entreprises ? Comment l’université doit-elle former des futurs travailleurs ?
La massification est un fait, dont jouent les dirigeants des entreprises. Lorsqu’il y avait moins d’ingénieurs, la première année qu’ils passaient dans une grande entreprise était une année d’initiation à l’activité propre de l’entreprise. Aujourd’hui, on les engage comme produits finis. La valeur fournie par les travailleurs ne cesse d’augmenter, mais leurs salaires et leurs conditions de travail se dégradent. Un besoin social urgent est de libérer les entreprises du capitalisme.
Les entreprises aujourd’hui visent le profit à court terme, et les étudiants visent naturellement l’emploi à court terme. On serait tenté de dire : l’horizon de l’enseignement doit être le court terme. Et bien sûr c’est une erreur : les étudiants ont toute une vie devant eux, les besoins des entreprises vont changer. Les uns et les autres doivent pouvoir évoluer dans un monde en plein mouvement, où que ce mouvement aille. Il faut dire plus : des étudiants bien formés, et cela n’exclut nullement la prise sur la réalité actuelle par les connaissances et les stages, seront des facteurs d’évolution des entreprises, d’une évolution démocratique si leur vie d’étudiants les y a bien préparés.

Quels liens peut-on faire entre les ambitions industrielles et celles concernant l’enseignement supérieur en particulier scientifique ?
Un mot : l’appropriation collective. Un autre : la vision d’avenir. Un dernier : l’imagination.

Pouvez-vous en dire plus ?
Oui. Je vais me référer à un bon rapport de l’Académie des sciences sur la métallurgie. Scientifiquement, c’est un domaine en progrès rapide. Socialement, cela conditionne beaucoup d’industries. Industriellement, c’est encore important en France. Mais les profits y sont moins mirobolants que dans les entreprises supposées innovantes ou dans les combinaisons financières. L’enseignement de la métallurgie n’attire plus les étudiants. Dans une vraie politique de redressement productif, la métallurgie serait réanimée, et du coup son enseignement le serait aussi. Ce n’est qu’un exemple, mais justement, il pourrait avoir valeur d’exemple si l’on avait à cœur les ambitions industrielles et les ambitions universitaires : les deux sont liées. 

*Jean-Pierre Kahane est mathématicien. Il est professeur émérite à l'université Paris-Sud Orsay. Il est directeur de la revue Progressistes.

La Revue du projet, n° 37, Mai 2014

Propos recueillis par Jean-Noël Aqua.
 

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