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L’enseignement supérieur et la recherche au cœur du projet communiste, Anne Mesliand*

Développement de la recherche scientifique, transmission et partage des connaissances,  nouveaux pouvoirs, citoyenneté éclairée, la science au service de l’innovation et de l’emploi sont les axes du projet communiste.

Entretien
Quels sont les trois piliers du projet communiste pour l’Enseignement supérieur et la recherche (ESR) ?
Le mouvement des connaissances, dont l’enseignement supérieur et la recherche scientifique constituent une dimension essentielle, est fondamental pour l’humanité. Celle-ci se constitue à travers lui, en même temps qu’il permet d’inventer les réponses aux questions nouvelles auxquelles elle est sans cesse confrontée. Aujourd’hui il s’agit de relever plusieurs défis :
Celui du développement de la recher­che scientifique, pour lui donner son potentiel de progrès culturel, économique et social. La recherche scientifique est de plus en plus soumise à des critères de rentabilité qui en limitent le développement et l’indépendance. La recherche fondamentale est menacée, ainsi que des pans entiers de la connaissance, notamment en sciences humaines. C’est vrai en France, mais également en Europe et dans le monde. Il faut donc soustraire la recherche à la pression des marchés et lui donner les moyens de remplir sa mission en la dotant des moyens budgétaires nécessaires et d’instances permettant la garantie de l’indépendance intellectuelle des chercheurs. Ce principe, l’indépendance intellectuelle des travailleurs scientifiques vis-à-vis de toute pression étatique, idéologique ou économique, nous voulons le constitutionnaliser. Il faut également renforcer le secteur public de recherche fondamentale, dégagé de toute obligation d’application.
Un autre défi est celui de la transmission et du partage des connaissances. Il faut donner à toute la société la capacité d’accéder aux formes les plus élaborées du savoir en mouvement. C’est nécessaire, au plan de l’émancipation et du développement des personnes, au plan de la société et de la vitalité démocratique. Cela passe d’abord par une nouvelle étape de démocratisation de l’enseignement supérieur, permettant à tout étudiant d’aller au bout de ses capacités sans limitation d’ordre financier ou social. Cela passe ensuite par le développement de la formation permanente, qui doit devenir un service public. Cela passe enfin par le partage d’une culture commune, essentielle à la construction et à l’épanouissement de chacun.
Enfin, il est nécessaire de trouver les voies et les moyens de la démocratie efficace. Les partenaires des choix d’enseignement supérieur et de recherche sont divers. Tous doivent pouvoir exprimer leur point de vue et être pris en considération. Il faut donc remplacer la logique managériale mise en œuvre aujourd’hui par la pratique et les outils de la démocratie dans la gestion des personnels, l’évaluation des équipes, la définition des thèmes de recherche, et en finir avec le contrôle bureaucratique qui entrave les capacités d’initiative.
La coopération est le maître mot de notre démarche. Il doit se substituer au dogme actuel de compétitivité et de concurrence. La coopération – qui n’exclut pas l’émulation ! – est consubstantielle à l’activité de recherche. Elle doit se décliner aussi au niveau mondial, particulièrement avec les pays de l’hémisphère Sud, ainsi que dans les relations du secteur public avec le secteur privé.
 
Tu évoques la démocratie dans la définition des thèmes de recherche. Est-ce à dire que les citoyens doivent déterminer les orientations de la recherche ?
Aujourd’hui, les citoyens ne se satisfont plus d’une démocratie qui se contente de les appeler à donner leur avis tous les cinq ans par leur bulletin de vote. L’aspiration à participer aux débats et aux décisions concerne également les choix scientifiques. C’est bien normal étant donné le rôle que joue le développement des connaissances dans les perspectives de résolution des grands problèmes qui se posent à l’humanité. Pour autant, nous ne pouvons ignorer que le rapport à la science est brouillé. Des discours nombreux mettent en cause pêle-mêle la science comme telle, le développement technologique, les scientifiques apprentis sorciers, etc. Il devient de plus en plus difficile d’échapper à une conception médiatique d’une « science spectacle ».
Nous pensons qu’il n’existe pas de domaines réservés à des prétendues élites. Nous voulons de nouveaux pouvoirs et une citoyenneté éclairée. Mais cela ne nous entraîne pas dans l’idée qu’à l’asservissement au marché devrait se substituer un asservissement à l’opinion.
La pensée scientifique a vitalement besoin d’indépendance intellectuelle. Une indépendance qui échange, qui partage, mais qui exclut tout contrôle par qui que ce soit. La science a ses procédures, ses modes de débat interne et ses instances pour décider de la politique scientifique. Les scientifiques
doivent retrouver et étendre leurs
pouvoirs sur les décisions qui les concer­nent au premier degré. Or, on voit aujourd’hui fleurir des propositions qui visent à mettre les scientifiques en permanence sur la sellette citoyenne, sommés de répondre de leurs recherches, des méthodes qu’ils emploient, des productions qu’ils publient. La citoyenneté face à la science ? Ce n’est pas notre conception : de cette opposition naissent souvent  des obscurantismes et des discours ouvertement ou insidieusement antiscientifiques. C’est au capitalisme que la science fait face. Il ne faut pas se tromper d’ennemi.
Il est urgent de rendre populaires la science, ses problématiques, sa méthodologie et ses débats. L’intervention des citoyens sur les choix de stratégie scientifique et technologique doit être garantie par des instances appropriées. Elle doit être associée à l’exigence de l’information libre et pluraliste, aux antipodes de la domination des grands groupes capitalistes sur les média.
La création de forums citoyens de la science, de la technologie et de la culture pourrait permettre que s’opère la communication entre ceux qui font la science et ceux qui, tout en ne la faisant pas, ont le droit et le besoin de s’en approprier les problématiques et de participer éventuellement, à leur façon, à son développement. Ainsi, la question de l’appropriation collective des connaissances franchirait une étape nouvelle.

Formation de citoyens et de travailleurs : est-ce compatible ? Com­ment y contribuer ?
Depuis 20 ans maintenant, la démocratisation des études supérieures, en matière d’accès et de réussite, stagne. Il est donc nécessaire de la relancer dans une double perspective.
D’abord dans une visée émancipatrice, pour les citoyens, à qui il s’agit de donner les moyens intellectuels et culturels de comprendre le monde dans lequel ils vivent, d’y exister et d’y agir librement. Cette dimension individuelle et citoyenne est absolument nécessaire à l’exercice d’une véritable démocratie. Les bénéfices que l’on en obtiendrait en matière d’épanouissement personnel et collectif sont évidents. À cet égard, l’université a une mission envers toute la société, en matière de formation permanente, d’éducation populaire et de diffusion des connaissances.
L’enseignement supérieur contribue également à la formation de futurs travailleurs. Les étudiants entreprennent des études, dans des conditions sociales souvent difficiles, en attendent qu’elles leur permettent d’accéder à un métier qui réponde à leurs aspirations. On sait par ailleurs que l’évolution de la production suppose des travailleurs de plus en plus qualifiés. Or, le chômage, la précarisation de l’emploi et sa déqualification pèsent sur les conditions d’études et de vie des étudiants, qui accusent une régression inquiétante, ainsi que sur la valeur accordée aux diplômes, que le MEDEF fait tout pour remplacer par des « certifications » sans garantie pour les salariés. Nous sommes souvent confrontés à l’idée selon laquelle poursuivre des études supérieures ne servirait à rien, sauf à retarder l’entrée dans le chômage. Pourtant le chômage des diplômés est bien plus faible que celui des non-diplômés ! Cette idée fausse contribue à tenir éloignés des études les jeunes les moins armés pour y réussir.
Relancer la démocratisation suppose de mettre à l’ordre du jour une révolution pédagogique, qui permette une interpénétration réelle de tous les domaines scientifiques sans sacrifier l’approfondissement disciplinaire et la spécialisation, et qui considère l’étudiant comme acteur de sa formation. Bien des outils, fondés sur les recher­ches en sciences de l’éducation et sur les apports des nouvelles technologies, peuvent y contribuer. Cesser de considérer certaines disciplines, notamment les sciences humaines et sociales et en leur sein les humanités, sous le seul prisme de l’utilitarisme, au contraire, leur donner la place essentielle qui leur revient dans une formation conçue comme globale, réévaluer les disciplines artistiques, cela aussi participerait d’une formation du XXIe siècle.
Renforcer la place de la technologie dans la formation générale, coupler tout au long des parcours formation générale et acquisition d’éléments de formation professionnelle, contribueraient à une meilleure réussite des étudiants de toutes origines scolaires. Enfin, les diplômes universitaires doivent conserver leur valeur de qualifications reconnues dans le monde du travail, par les conventions collectives notamment.
Ainsi, il ne saurait s’agir d’opposer, ou simplement de cloisonner, la formation du citoyen de celle du travailleur. L’université ne saurait organiser ses formations pour répondre aux stricts besoins du patronat en matière d’emploi. Mais elle a tout intérêt à articuler les contenus et les objectifs scientifiques, technologiques et culturels de ses formations à l’ensemble des savoirs produits par la recherche scientifique et dans les pratiques sociales et professionnelles. C’est ainsi que l’enseignement supérieur universitaire pourra délivrer une formation qui ne se limite pas à un objectif d’ « insertion professionnelle » et rendant apte à être autonome, à évoluer, à se former continûment, aptitudes fondées sur une culture, des méthodes et une réflexion acquises par tous.

Comment la science peut-elle contribuer à l’innovation et à l’emploi ?
Donner la prééminence au développement présent et futur des populations suppose de promouvoir un nouveau système productif, apte à répondre aux défis technologiques, sociaux et environnementaux de notre époque. Un nouvel essor de l’industrie est indispensable pour ouvrir des perspectives de développement humain durable dans notre pays. On voit bien comment la désindustrialisation actuelle de pans entiers du territoire a des conséquences économiques graves. Elle accroît le chômage, condamne des savoir faire à la disparition et affaiblit la recherche liée aux activités industrielles : pas d’encouragement des formations correspondantes, ni de ressources investies dans ce domaine, ni de développement d’une culture industrielle, etc.
Il est nécessaire d’instaurer une nouvelle logique en construisant un nouveau secteur public de l’innovation avec des pôles comportant des composantes industrielles qui remplaceraient les pôles de compétitivité actuels. Complètement émancipé des dogmes capitalistes, intégrant en son sein de nombreux laboratoires de recherche et de recherche et développement (R&D), visant l’innovation – au sens propre du terme et non comme source de profit actionnarial – il constituerait le point de convergence avec la recherche menée dans les établissements publics à caractère scientifique et technique (EPST) et les universités.
Un grand établissement public de recherche technologique et industrielle, à l’instar du CNRS impulserait une politique de recherche industrielle publique et veillerait au respect du principe d’égalité dans la collaboration avec les entreprises. Doté de structures démocratiques, il serait l’organisateur et le garant d’une logique de service public, logique à laquelle les entreprises qui bénéficieraient de son expertise s’engageraient. Cela doit s’articuler à la mise en place d’un pôle financier public ambitieux pour financer durablement la relance industrielle et toutes les activités de recherche avec lesquelles elle s’entrecroise.
Ainsi pourrait-on enclencher une spirale du développement culturel, cognitif, scientifique et industriel.

*Anne Mesliand est responsable du secteur Enseignement supérieur et Recherche du Conseil national du PCF.
Propos recueillis par Jean-Noël Aqua.

La Revue du projet, n° 37, Mai 2014
 

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