La revue du projet

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Ernesto Cardenal

En février, j’ai revu Ernesto Cardenal au Nicaragua lors du festival international de poésie de Granada, la ville où il a vu le jour en 1925, dans une famille aisée. Il avait comme toujours sa tunique, blanche comme sa barbe, et son inévitable béret noir. Prêtre catholique, Ernesto Cardenal a participé à la révolution sandiniste et il est l’une des figures majeures de la Théologie de la Libération.  On se souvient, lors de la visite qu’avait faite Jean-Paul II au Nicaragua, que celui-ci l’avait publiquement morigéné sur la tarmac de l’aéroport.  Il faut dire que ce pape n’appréciait pas beaucoup les prêtres progressistes… Pendant la dictature de Somoza, il avait fondé une communauté paysanne, sur le lac Nicaragua, à Solentinane… Après la révolution, il fut un ministre de la culture. Ces dernières années, il a manifesté ses désaccords avec l’évolution de Daniel Ortega et cela lui a valu d’autres ennuis…
Quand l’ambassadeur de France m’a conduit vers lui et m’a présenté comme un poète communiste, il lui a répondu avec un sourire : « Vous savez, moi aussi, je suis communiste… » Et le soir de la lecture finale, devant plus de 800 personnes sur la place face à la cathédrale, il a choisi de lire des épigrammes amoureuses, à la grande satisfaction du public.
En France,  malgré quelques belles publications, il est encore assez mal connu.  Et pourtant, on pourrait dire de lui qu’il est un peu le Neruda d’aujourd’hui. Comme lui, il est un poète de premier plan,  internationalement reconnu, et comme lui, c’est un homme engagé et un poète révolutionnaire.  Peut-être est-ce d’ailleurs pour cela qu’il n’est guère connu pour l’instant de ce côté-ci de l’Atlantique où les idéaux révolutionnaires ne sont pas vraiment de mode. Après une jeunesse estudiantine agitée, des voyages en Europe et l’échec de la révolution d’avril 1957 à laquelle il a pris part,  il a fait sa retraite dans un couvent trappiste du Kentucky, aux États-Unis. Son écriture et son idée de la poésie sont très différentes de celles du poète chilien.  À certains égards, il est plus proche de d’Allen Ginsberg que de Neruda ou de l’autre grand sud-américain, César Vallejo. Sa poésie est délibérément narrative, presque prosaïque, d’un lyrisme épique débarrassé de toute emphase. Objective et partageable. Il est d’ailleurs tenu pour l’un des principaux représentants d’un courant poétique connu en Amérique latine sous les noms de « poésie conversationnelle » ou « d’extériorisme » (par opposition à tout un courant de la poésie du siècle qu’on pourrait dire hyper-subjective).
Parmi ses poèmes les plus connus, outre les épigrammes déjà cités qui témoignent de sa familiarité avec les auteurs latins classiques, on peut citer les Psaumes (à la fois religieux et très familiers), Oraison pour Marylin Monroe, son grand livre sur les Indiens d’Amérique et sa grande épopée, El Canto cosmico, non encore traduite en français, qui raconte l’histoire du monde, du big bang à la révolution sandiniste. De l’attraction universelle à la révolution et à la poésie, la clef du monde, pour Cardenal a pour nom l’amour.

Épigramme

J’ai distribué des feuilles clandestines,
crié VIVE la LIBERTÉ ! en pleine rue,
défié les policiers armés.
J’ai pris part à la rébellion d’Avril :
mais je pâlis quand je passe devant chez toi
et ton seul regard me fait trembler.

Au fond du monastère

Au fond du monastère et bordant le chemin,
il est un cimetière de choses hors d’usage,
le fer rouillé y gît avec des débris de vaisselle,
des tuyaux éclatés, des barbelés tordus,
des paquets vides de cigarettes, de la sciure    
et du zinc, du plastique jauni, des jantes brisées,
qui, comme nous, attendent la résurrection.
(Gethsémani, KY, 1964)
(traduits par Claude Couffon)

Épitaphe pour un atterrissage

Le gros avion vole au-dessus des nuages rosés
du petit matin
    survolant l’Atlantique, puis la mer Caraïbe,
toujours en direction du soleil, et toujours
dans le petit matin,
et maintenant la terre,
    les montagnes libérées du Nicaragua
        les montagnes tout juste alphabétisées
et toujours les nuages rosés, toujours dans le petit matin
et ensuite la descente vers l’aéroport
et maintenant nous allons toucher terre
    et en regardant de près la terre
je pense, j’ignore pourquoi, aux morts,
pas à tous, mais à eux,
            nos morts,
dans les montagnes, dans les fosses communes, dans une tombe solitaire,
dans les cimetières, au bord des chemins,
près de cet aéroport, sur tout le territoire national,
sous des monuments, anonymes, sans le moindre monument,
tous transmués en cette terre, rendant plus sacrée encore cette terre,
Sandino, Carlos Fonseca, Julio Buitrago, Oscar Turcios,
Ricardo Morales, Aviles, Rugama, Eduardo Contreras,
Carlos Agüerro, Claudia Chamorro, Luisa Amanda, Espinoza,
Luis Alfonso Velazquez, José Benito Escobar, David Tejada,
Pomres, Silvio Mayorgan Rigoberto, Pablo Ubeda, Gaspar,
le « Camus Medrano », Donald et Elvis, Felipe Pena,
et tant d’autres, tant d’autres, tant d’autres :
qu’on m’enterre dans cette terre à vos côtés, mes Camarades Morts.
Les roues ne sont plus qu’à quelques mètres de la terre.
Et une voix devrait annoncer au micro : Mesdames et Messieurs,
la terre que nous allons toucher est infiniment sacrée.
… Les roues viennent juste de toucher, mesdames et messieurs les passagers,
une grande tombe de martyrs.
(Gethsémani, KY, 1964)
(traduits par Claude Couffon)

Francis Combes
La Revue du projet, n° 37, Mai 2014
 

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