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La guerre des forêts Luttes sociales dans l’Angleterre du XVIIIe siècle, Edward Palmer Thompson, préface et postface Philippe Minard.

La Découverte, 2014 (1re version en anglais en 1975)

Par Stève Bessac
Ce livre est la version traduite (et abrégée) de Whigs et Hunters, deuxième livre phare de l’historien anglais Edward Palmer Thompson après La formation de la classe ouvrière (1963 en anglais, 1988 en français). À la fois savant et engagé politiquement, ne délaissant jamais l’étude approfondie du passé pour une dogmatique, E. P. Thompson concilie sa profession d’historien et ses préoccupations civiques en cherchant à comprendre les luttes sociales dans les forêts anglaises de la première moitié du XVIIIe siècle. Pour ce faire, il part d’une loi particulière, le Black Act de 1723 et, dans cet ouvrage, de deux études cas, les forêts de Windsor et de Hampshire.
E. P. Thompson s’intéresse donc au Black Act car cette législation, adoptée très facilement par le parlement, est extrêmement répressive, condamnant à la peine de mort les auteurs de braconnage et de tous les actes « contre l’ordre public, contre l’administration de la justice pénale, contre la propriété, contre la personne [du propriétaire], certains dommages malveillants faits à la propriété ». En tout, plus d’une cinquante de délits sont passibles de la peine capitale. L’auteur démontre que cette loi a pour objectif de consacrer la propriété privée individuelle et ainsi de permettre l’accumulation primitive de capital.
Avant 1723, le braconnage est déjà considéré comme un délit, pratiqué par de nombreuses couches de la population mais moins sévèrement réprimé, une sorte d’accord tacite autorisant une utilisation personnelle des ressources forestières. Or, à partir de 1716, un train de lois vise à lutter de manière énergique contre le braconnage avec des mesures de plus en plus répressives. Cela conduit à une meilleure organisation de la part des braconniers avec le passage d’un braconnage individuel à un braconnage collectif, le nombre permettant de dépasser la surveillance des gardes forestiers. E. P. Thompson analyse cette pratique du braconnage – le blacking (car les braconniers se peignent le visage en noir) – comme une lutte contre le grignotage seigneurial des droits coutumiers de la part de la communauté paysanne : les Blacks sont alors « des habitants de la forêt, armés, qui imposaient par la force la définition des droits à laquelle le peuple des campagnes avait été habitué, et qui résistaient […] à la mise en place de clôtures menaçant leur libre utilisation des terres cultivées, des sources de chauffage et de pâturages ». La sévérité du bloody code (code sanglant) de 1723 est alors liée, d’une part, à la redéfinition de la propriété, opposant droit de propriété coutumier et droit de propriété individuelle, utilisateurs et exploiteurs et, d’autre part, à la crainte qu’a le gouvernement face à ce mouvement qui bénéficie d’un fort soutien populaire.
Dans sa conclusion qui a donné lieu à de nombreux débats et méprises, E. P. Thompson mène une réflexion sur le droit et s’oppose aux « marxistes structuralistes » c’est-à-dire aux althussériens et en premier lieu à Perry Anderson. Pour ces derniers, le droit n’est que la superstructure qui reflète les rapports de production et sert alors d’instrument de domination. Renouvelant la théorie marxiste du droit, l’historien de « l’École de Warwick » démontre, à partir de son étude, que le droit n’est pas uniquement cela mais peut aussi être un instrument au service des dominés (cela est confirmé par l’ouvrage de synthèse de Liora Israël, L’arme du droit) : ces derniers se battent aussi « pour leurs droits par le droit » et obtiennent parfois gain de cause. En somme, pour E. P. Thompson, les conflits de classe s’expriment également sur le terrain du droit.

La Revue du projet, n° 36, avril 2014

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