La revue du projet

La revue du projet
Accueil
 
 
 
 

Les « humanités numériques » (1/2) Entretien avec Vincent Barrellon et Éric Guichard*

Quelques expressions d'informaticiens, souvent en anglais, envahissent les sciences humaines et sociales (SHS) : digital humanities, open access, open source, open data, etc. Le grand public et les littéraires eux-mêmes s'y perdent un peu. Va-t-on transformer Molière en chiffres ? Tout informatiser ? Est-ce une mode ou une révolution ?

Que sont donc ces humanités numériques (digital humanities) ?

Vincent Barrellon : Dans le Manifeste des humanités numériques  (http://tcp.hypotheses.org/318), les « humanités » et l’informatique sont placées, en tant que disciplines académiques, sur un pied d’égalité. Il ne s’agit pas d’une simple numérisation d’écrits avec ajout d’un moteur de recherche, d’une utilisation de solutions informatiques préexistantes, mais d’une « transdiscipline », d’un questionnement à double sens. De nouvelles possibilités éditoriales peuvent être envisagées et font émerger de nouvelles pratiques en SHS. À l’inverse, les problèmes posés par ces sciences constituent autant de questions inédites, potentiellement fondamentales en informatique. Ce dialogue entre chercheurs en informatique et en SHS constitue l’un des principaux défis à relever.
Éric Guichard : Il faut aussi s’interroger sur les mots. Le terme « humanités », qui fait référence à Pétrarque, à la Renaissance et aux études du XIXe siècle, n’était plus guère usité en France ; il nous vient des États-Unis (humanities). « Numérique » est également confus ou trompeur. Il renverrait essentiellement au travail avec des ordinateurs et en réseau. On pourrait parler de « méthodes digitales pour sciences sociales ».

Que peut-on donc atteindre ou espérer de nouveau ? Les chercheurs en sciences humaines vont-ils s’effacer ou se recycler douloureusement en pseudo-informaticiens ?
É. G. : On peut produire des travaux fascinants avec les ordinateurs, y compris en sciences sociales, mais les disciplines d’origine restent à l’œuvre. Par exemple, des études historiques sur les universités d’Europe déboucheront sur un atlas animé en ligne, mais cela reste de l’histoire. Les climatologues traitent des données innombrables avec les ordinateurs, mais ils font de la géographie et de la physique. Sur L’Avare de Molière, on a construit des graphes des interactions entre les personnages, qui améliorent notre compréhension de l’œuvre, mais c’est toujours de l’analyse littéraire. Il y a eu un travail colossal sur L’Heptaméron de Marguerite de Navarre, son vocabulaire, ses champs sémantiques, mais c’était dans le registre de la langue française.
V. B. : Une édition numérique critique ou génétique est un résultat de recherche en SHS. Elle repose sur des structures de données inédites, ou sur des solutions de navigation et d’affichage innovantes tenant compte par exemple des difficultés de lecture sur écran (ergonomie), ou visant à faciliter l’exploration de corpus éclatés par des novices (ergonomie cognitive), ou permettant la mise en relation de fragments documentaires éparpillés, leur annotation, etc. (informatique plus fondamentale). Elle débouche sur des publications et des thèses en informatique. Le numérique peut apporter aussi une rénovation des usages et du mode de fonctionnement des communautés impliquées, ou même leur apparition. L’un des enjeux concerne le travail collaboratif de recherche sur un même objet (pas seulement avec wikipédia et wikisource), la capitalisation (dans le bon sens du terme) et la mise à jour, toutes deux dynamiques, des contenus. En outre, la « circulation » des savoirs sera, elle aussi, probablement, activée dynamiquement : les flux RSS, etc. permettent de solliciter les lecteurs ; des étudiants peuvent décider de « suivre », dans le langage de Twitter, l’activité d’annotation d’un corpus donné par leur professeur. Ce dynamisme n’est certes pas sans poser de problèmes. Il ne faut pas confondre les humanités numériques, en tant que discipline, et leurs produits : une édition électronique, une bibliothèque numérique, un portail d’accès vers une telle bibliothèque.
É. G. : On voit trop souvent les sciences humaines comme un bloc homogène (les humanités ?), ce n’est pas le cas : les disciplines évoluent, émergent, déclinent, renaissent, se métissent. Leurs méthodes aussi. Par exemple, le marketing ou la gestion, souvent discutables sur le plan éthique et partis de bien bas, sont aujourd’hui parfois plus pertinents que les travaux des sociologues portant sur l’Internet : parce que ces derniers ne s’y sont pas intéressés. En sciences sociales, l’utilisation de méthodes informatiques pertinentes peut bousculer le savoir. Le corporatisme ou la routine dans certaines disciplines ou certains métiers (comme l’édition) peuvent handicaper la recherche en relation avec le numérique et, de fait, laisser un boulevard à ceux qui veulent faire de l’argent dans de nouveaux secteurs de la vie culturelle ou sociale.

On numérise les bibliothèques : en France, Gallica, un service public de la Bibliothèque nationale de France (BNF) le faisait gratuitement ; aujourd’hui, celle-ci a passé un accord avec une entreprise privée qui va rendre ses services payants au moins pour dix ans. D’autres bibliothèques, comme celle de Lyon, ont fait appel à Google. Est-ce privatiser hypocritement le patrimoine ?
É. G. : Qu’est-ce qu’une bibliothèque aujourd’hui ? Comment les bibliothèques publiques, semi-publiques, privées peuvent-elles être mises en réseau, en particulier de façon « immatérielle » ? Faut-il exclusivement raisonner en matière de fonds (basculer sous forme numérique des ouvrages imprimés), et oublier les bases de l’informatique, comme le catalogage ? Toutes les bibliothèques ne disposent pas de ce dernier outil. Parfois, elles en constituent un, sans concertation, ce qui revient à donner beaucoup d’argent à des entreprises privées pour réaliser des choses que pourrait faire la fonction publique. Par ailleurs, certaines bibliothèques se sentent propriétaires de leur fonds et ont des réticences à le mettre en ligne. Et rares sont celles qui pensent à l’augmenter, avec des outils de comparaison des textes, par exemple. Bref, la situation est complexe.
V. B. : En abdiquant sa souveraineté sur son patrimoine intellectuel, l’État et par suite les citoyens, perdent le droit du libre accès. Cela dit, un droit que l’on n’utilise pas ou que l’on ignore n’est plus tout à fait un droit partagé : en clair, tout le monde avait-il vraiment accès à la BNF ? Avec la mise en ligne, l’accès réel est en principe plus large. C’est sur ce « en principe » qu’il faut réfléchir. La privatisation du patrimoine, malgré le numérique (ou à cause de lui), se trouve à mes yeux incarné aussi par des logiques de « propriétaires » de certaines grandes bibliothèques publiques qui font payer aux chercheurs l’utilisation de leurs fonds, pour des œuvres anciennes échappant naturellement au droit d’auteur, sous prétexte que les « images numériques » sont protégées, comme toutes les images d’ailleurs… C’est un obstacle pour les humanités numériques.
É. G. : Il faut reconnaître que Google a compris des choses, en satisfaisant des besoins que les puissances publiques ont laissés en friche, volontairement ou par incompétence. Reste à voir les conditions de cette sous-traitance. Qu’en est-il au niveau des droits des fichiers générés, à qui appartient le résultat ? 




L’Union européenne parle d’open access  pour les travaux actuellement publiés dans des revues. On nous dit que les chercheurs, payés par leurs instituts, doivent mettre tous leurs résultats en ligne gratuitement : est-ce souhaitable ? Y a-t-il un piège ?
É. G. : Il faut prendre le problème autrement : comprendre que les chercheurs, leurs instituts et leurs bibliothèques sont aujourd’hui spoliés par les éditeurs privés de revues scientifiques, qui souvent ne font plus aucun travail, mais qui tirent des bénéfices exagérés de la diffusion (en ligne) de leurs revues. Aux XIXe et au début du XXe siècles, les savants étaient favorables à la délégation d’un travail administratif et technique à des éditeurs. Pour autant, les savants étaient eux-mêmes les évaluateurs des travaux de leurs collègues. Aujourd’hui, c’est pareil mais en sus, la mise en page est aussi réalisée par les chercheurs et leurs bibliothèques doivent payer les revues qu’ils éditent scientifiquement et matériellement. Des groupes comme Elsevier ou Springer ont bâti ainsi des monopoles qui leur permettent des bénéfices inimaginables et imposent de lourdes contraintes : les bibliothèques doivent s’abonner à des « bouquets » de revues, dont la plupart leur sont inutiles ; parfois, si elles se désabonnent, elles perdent l’accès aux numéros antérieurs qu’elles avaient pourtant payés.
V. B. : Un autre aspect est à prendre en compte. Il y a le contenu informationnel statique (les textes et images diffusés), mais aussi les modalités d’affichage/d’exploitation et les solutions informatiques innovantes. Se pose alors la question des droits sur le code (c’est-à-dire la source) et de son accessibilité. Dans le monde du logiciel, l’open source  est une alternative à l’open access : il implique la libre réutilisation du code, et/ou sa libre modification. Cela pose divers problèmes, par exemple, des licences provenant du monde de l’édition logicielle et appliquées ensuite à d’autres objets peuvent, dans leurs versions les plus libres, contredire certains points du droit d’auteur à la française (droit de paternité, droit de respect de l’intégrité du texte, droit de repentir et de retrait, droit de divulgation - dont certains sont non cessibles et inconditionnels). Tout cela fait l’objet de débats et d’expériences.
É. G. : En conclusion, les questions d’informatisation en sciences sociales, étendues à celles de l’édition scientifique nous rappellent que pensée et technique sont étroitement liées. De ce fait, les analyses matérialistes conservent toute leur vigueur.

*Vincent Barrellon est doctorant en informatique à l'INSA de Lyon.
Éric Guichard est est maître de conférences à l'ENSSIB de Lyon et directeur de programme au Collège international de philosophie.

Propos recueillis par Pierre Crépel.

La Revue du projet, n° 36, avril 2014
 

Il y a actuellement 0 réactions

Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires.