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Les places de la colère et du changement en Égypte. Une analyse de la géographie d’une révolution (1/2), Galila El Kadi*

 

Les révolutions constituent des jalons importants dans l'histoire des nations. Au cours de leurs longues trajectoires sinueuses, marquées par des flux et des reflux, les peuples recréent l’espace et le temps et redéfinissent leurs devenirs.

La révolution égyptienne du 25 janvier 2011 n’a que deux ans et demi d’existence, trop tôt pour mesurer son influence, cependant, des changements socio-spatiaux majeurs ont pu être décelés. Ils furent cristallisés par une extraordinaire prise de conscience de la force de la présence collective, massive et assidue dans une forme, l’espace public, comme vecteur du changement. Au fil des jours, des semaines et des mois, les articulations entre, d’une part, des forces explosives, et d’autre part des formes inamovibles, entre ce qui est déterminant et ce qui se trouve déterminé, entre les aspirations à l’expression démocratique et la réalité de la répression, s’est trouvée donc poussée à son paroxysme, la naissance de la Polis, configuration que ces peuples n’ont jamais connue dans leur histoire. Ainsi l’espace public est devenu le lieu par excellence de la libre expression, de l’exercice de la résistance, de la contestation et de la joie, et de la lutte contre l'exclusion. Loin de pouvoir parler de transformations morphologiques, les interactions entre les masses en colère et l’espace de leurs mouvances, a généré diverses formes d’appropriation, d’adaptation, d’attribution de nouvelles fonctions, d’usage et de hiérarchisation, du sens et des valeurs qui marqueront à jamais la mémoire des lieux. C’est de ces relations dialectiques entre espace, temps et mouvements de masses qu’il sera question dans l’exposé qui suit.

Passé et présent d’un espace public diversifié
Les grandes places centrales ont toujours été dans les villes les lieux d’expression de la puissance du pouvoir, processions religieuses ou parades militaires, de festivité, de manifestation de joie et de douleurs, et de contestation. Au Caire, à l’époque moderne, la contestation a investi d’autres places, petites et grandes, dont on peut suivre l’évolution à travers la littérature égyptienne.
Naguib Mahfouz place son premier théâtre de la contestation dans son roman Hekayat Haretna à Beit El kadi, une place centrale dans la vieille ville du Caire, où mourut l’enfant Salouma, au cours d’une des manifestations. Il y a là une référence claire au sort d’un autre enfant, Gavroche dans Les misérables de Victor Hugo. Dans un autre contexte historique, au cours de la révolution de 1919, les manifestations de la colère se déroulent dans d’autres places à l’extérieur de la vieille ville tels que : Sayéda Zeinab et Bab El Hadid où l’étudiant révolté Fahmi trouve la mort. On note aussi une extension des contestations vers la place Abdine où se trouve le palais royal.
Ces places publiques ont donc précédé la place Tahrir comme réceptacles de la colère, au XIXe et au début du XXe siècle. Mais elles seront reléguées au second plan au profit de cette dernière. Celle-ci jouera dorénavant le rôle de contenant et d’acteur principal au cours des événements qui ont jalonné la lutte pour l’indépendance.
La place Tahrir a été créée au milieu du XIXe siècle dans le cadre d’un projet urbain d’extension et de modernisation du Caire lancé par le Kédive Ismail en 1865. Elle prit tout d’abord le nom d’Ismailyah, et était située à la lisière de la ville moderne en rive est. Mais c’est celle de l’Opéra, créée à la même époque à la charnière entre Le Caire ottoman et la ville nouvelle qui servait de lieu de rassemblement principal de la population pendant les grands événements festifs et politiques. Quant à Tahrir, bordée par les casernes militaires de l’occupant britannique, elle servait exclusivement aux parades militaires. Selon les sources historiques, la place Tahrir n’a acquis ses titres de noblesse comme site de contestation et théâtre de faits marquants qu’avec le transfert du siège de l’université du Caire sur la rive ouest et l’extension urbaine qui l’a accompagné. De place marginale, Tahrir occupe désormais une position centrale entre les deux rives du fleuve. Qui plus est devenue le passage obligé des étudiants en colère sur leur parcours vers le palais d’Abdin, le Beit El Omma et la résidence du représentant de la Couronne à Garden City. À partir de 1935 les premiers affrontements violents entre la foule enragée et les forces de l’ordre ont porté Tahrir sur les fonts baptismaux comme étant le site de la colère, de la liberté et du changement à l’échelle de toute la patrie. Elle a continué à jouer son rôle jusqu’en 1952, où l’avènement du régime militaire plombe la vie politique et interdit les regroupements sans autorisation préalable. Les places principales, Abdine, Opéra et Tahrir, qui ont subi d’importants changements fonctionnels et morphologiques, sont devenus des simples ronds-points. À certaines occasions la foule était autorisée à s’y rassembler pour écouter un discours présidentiel ou pour participer à des funérailles nationales. La polarisation des fonctions de commandement sur Tahrir, se double par la concentration des flux de circulation ; sept artères y convergent, on y implante la station principale des autobus. La nouvelle place de la libération, devient le centre névralgique et l’épicentre de la capitale.
Mais Tahrir a très sporadiquement retrouvé son rôle de lieu de contestation à trois reprises avant la révolution de janvier 2012, respectivement en 1973, 1977 et 1992, avant de sombrer de nouveau dans l’oubli. En février 1972, à l’occasion du mouvement estudiantin contre l’état de non guerre ni paix, les étudiants avaient occupé la place pendant trois jours. Les 17 et 18 janvier 1977, les émeutes du pain, les foules en colère ont occupé la place pendant plusieurs jours. En mars 1992, les autorités ont permis la tenue d’un grand rassemblement à Tahrir à l’occasion de l’inauguration d’un café culturel, Wadi Al Nil, qui avait été la cible d’un attentat suite à sa rénovation.

Manifestation culturelle qui se déroule sur la place Abdine tous les premiers samedis Photos © G.El Kadi

Les sites de la
contestation
à la veille de la révolution

Il a fallu attendre 2005, la date de la création du mouvement Kéfaya, littéralement « ça suffit », pour que la colère se libère et recrée son réseau de lieux d’expression. Ce fut d’abord le parvis du syndicat des journalistes au centre-ville du Caire, qui focalisa la majorité des mouvements de contestation pendant six ans. À quelques centaines de mètres, un autre espace est né, à la place Talaat Harb, devant la célèbre librairie de Madbouli. Ici, comme ailleurs, le nombre des manifestants était très réduit, et c’était toujours les mêmes figures de l’élite culturelle et politique.
En 2007, la contestation de rue prend une nouvelle tournure avec le sit-in organisé devant le conseil des ministres par 400 fonctionnaires du service des impôts, il a duré plus de 3 semaines. Suite à l’attentat contre l’église des Deux Saints à Alexandrie la veille du premier janvier 2011, le carrefour du quartier nord de Choubrah fait son entrée comme lieu de rassemblement et point de départ vers la grande place. S’y joint le parvis du tribunal de cassation au dos du palais de justice et proche des syndicats des journalistes et du barreau. Des nébuleuses se forment déjà autour de Tahrir à la veille du 25 janvier. Un autre espace linéaire apparaît aussi à la faveur de l’évolution des modes de mobilisation, celui des cours d’eau. On assiste donc à l’organisation de chaînes humaines le long des fronts du fleuve, des canaux et de la côte méditerranéenne dans la majorité des villes du Delta et de la vallée.

Et depuis le 25 janvier
Au soir du vendredi 28 janvier 2011 qui s’est terminé par le retrait de la police et son remplacement par l’armée, les révolutionnaires ont occupé la place Tahrir en y prévoyant un long séjour et en la transformant en une petite cité. Pendant dix-huit jours, les activités culturelles et les débats politiques qui avaient lieu à Tahrir ont indéniablement donné naissance à la Polis en Égypte. Et en dépit des attaques des nervis de l’État qui ont culminé le 2 février, baptisé le mercredi sanglant, pour déloger les manifestants, les révolutionnaires ont tenu bon, l’Égypte écrivait une nouvelle histoire, elle faisait son entrée avec fracas dans le troisième millénaire.

*Galila El Kadi est directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD).
La Revue du projet, n° 36, avril 2014
 

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