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Du bon usage de la commémoration : Auguste et la mémoire de Rome, Marie-Claude L'Huillier*

L’exposition du Grand Palais (Moi, Auguste, empereur de Rome, du 19 mars au 13 juillet 2014), réunissant des collections des musées du Louvre et du Capitole à l’occasion du bimillénaire de la mort d’Auguste le 19 août 1914, rappelle opportunément l’importance de la commémoration au cours de la longue histoire de Rome.

L’héritier de César divinisé, Octave devenu prince du Sénat en 28 avant notre ère, autorisé à porter le surnom sacralisant d’Auguste en 27, peut se prévaloir d’avoir mis un terme aux guerres civiles qui ont affecté la République romaine pendant plus de 50 ans et d’avoir restauré la paix. Fondateur du Principat, il modifie le régime oligarchique en profondeur et use avec maestria des armes symboliques héritées de la République. À Rome et dans tout l’Empire, mosaïque de peuples et de cultures, la figure charismatique de l’empereur et celle de sa lignée, incarnation de la puissance romaine dans le temps et l’espace, domine désormais toutes les célébrations.

La cité des mythes
La commémoration publique d’événements et de quelques grands personnages, jeu complexe d’histoire et de mémoire (les termes commemorare/commemoratio, au sens de se rappeler sont d’usage courant) s’insère dans le calendrier liturgique de la Ville qui réunit les citoyens pour les fêtes réservées aux dieux. La remémoration y est construite comme le présent et l’avenir sur deux conceptions complémentaires : le destin de Rome, berceau du peuple élu depuis ses origines, promise à l’éternité, et la geste collective d’une histoire nationale, illustrée par les hauts faits de figures glorieuses qui ont forgé la grandeur de la cité. Chaque année, le 21 avril, jour d’une antique fête pastorale, revient le rituel anniversaire de sa fondation par Romulus en l’an I de Rome, fixée par les érudits romains au 21 avril 753 avant notre ère. Les poètes ont chanté cette destinée tel Ovide dans ses Fastes : « La ville naît qui devait un jour poser sur le monde son pied victorieux », ou Virgile, au chant VI de l’Enéide : « Toi, Romain, souviens-t’en, tu gouverneras les nations sous ta loi – ce seront tes arts à toi –, et tu imposeras la coutume de la paix ». La réécriture des origines dans un monument symbolique, verbal et figuratif, a donné lieu à de longues controverses sur les trois interprétations de l’héritage, qui ne prendront fin qu’avec la chute de l’Empire : une Rome troyenne, issue du pieux fondateur Enée, qui rattache Rome aux mythes grecs, une Rome italienne, fille de Romulus, ville ouverte et accueillante, et une Rome victorieuse, fille de Vénus et de Mars.
Portée par la légende dorée de la tradition aristocratique, éclairée par le travail considérable des historiens de la fin de la République, la patrie se montre reconnaissante à ses grands hommes, la geste républicaine magnifiant de grandes figures exemplaires dans la commémoration privée et publique. Ainsi Camille, l’adversaire des plébéiens, instauré « second fondateur de Rome » pour son combat victorieux contre les envahisseurs gaulois, au IVe avant J.-C., dont la statue veille sur la tribune du Forum. Ainsi Cincinnatus, retournant à sa charrue après une dictature de 16 jours et un triomphe, ou encore les deux Scipions, vainqueurs de Carthage et de la Grèce. La mémoire collective est aussi fortement sollicitée par ces portraits de cire réservés aux grandes familles de l’oligarchie sénatoriale dont les lignées démontrent à l’envi leur ancienneté, leur puissance et leur gloire, gages de reconnaissance publique et d’admiration populaire. La gratitude envers les plus éminents des citoyens s’exprime par d’autres symboles pérennes qui peuplent l’espace civique. Rome regorge de statues et de colonnes commémoratives, honorant même des femmes, au grand scandale de certains, telle Cornélie, fille de Scipion l’Africain et mère des Gracques. Des statues parfois si dangereuses par leur charge symbolique qu’elles sont renversées et détruites lors de combats et contestations de rue.

La guerre commémorée :
le triomphe de la Victoire

Guerres menées à l’étranger et guerres civiles ont ravagé et ensanglanté Rome, l’Italie et les régions destinées à devenir provinces du peuple romain au Ier siècle avant J.-C., le « siècle de fer » pour l’historien grec Dion Cassius. Bon gré mal gré, le Sénat les confie à des généraux ambitieux, pourvus de pouvoirs exceptionnels et d’armées dévouées, bâtisseurs d’empire, de leur carrière et de leur gloire, ainsi propulsés au centre de la vie politique. Légitimés par la victoire et ses profits, jouissant d’une aura divine d’homme providentiel et prédestiné, quand ils s’affrontent pour le pouvoir s’engage une bataille décisive pour le régime : celle du droit au triomphe et à la célébration des victoires, mises en scène comme preuves tangibles de leur légitimité. Sylla « l’Heureux », Pompée « le Grand » comme Alexandre, ou César protégé de Vénus Génitrice puis divinisé à sa mort, un aigle l’ayant emporté au ciel, ont imposé la figure de l’Imperator dont la victoire ne doit rien au hasard de l’événement mais tient à la personne même du chef prédestiné au succès. Pour convaincre et orienter la commémoration à leur seul profit, il leur faut impressionner, surpasser. Portraits officiels, colonnes commémoratives, trophées, triomphe et jeux de plus en plus grandioses s’y emploient avec méthode. Victoire, la déesse dont le culte se diffuse partout, les accompagne sur toutes les représentations figurées, revers monétaire ou statuaire. En 46, lors de la procession des jeux, la statue de la Victoire et celle de César, bientôt élu dictateur, avancent côte à côte. La célébration enfin échappe à l’événementiel pour être pérennisée sous la forme de jeux perpétuels commémoratifs : des jeux de la Victoire de Sylla sont institués en 82 pour rappeler le souvenir de l’élimination des « populaires », les nouveaux Jeux de la Victoire créés par César en 46 associent jeux annuels et jeux quadriennaux pour l’ensemble de ses victoires. Ou encore les Jeux d’Apollon que fonde Octave pour sa victoire d’Actium sur Marc Antoine (en 31 avant notre ère). Ces manifestations de plus en plus somptueuses, de plus en plus longues, mobilisent le temps des citoyens jusqu’à occuper 65 jours par an sous César, et exigent un cadre approprié pour rassembler le peuple, le convaincre et lui plaire. Pompée comme César l’ont parfaitement compris en offrant à la Ville des édifices qui proclament à la fois leur grandeur et la vocation œcuménique de la cité.

Le siècle d’or de
la Paix Auguste

Auguste doit, lui aussi, conquérir le peuple romain pour assurer le régime qui marginalise ses droits politiques. Les artistes les plus réputés du monde romain et les plus grands poètes s’y consacrent. Virgile, Horace, proches du riche ami du prince, Mécène, chargé du ralliement et de la séduction des élites, se font les chantres et les soutiens du pouvoir. La vulgate augustéenne, qui leur doit tant, travaille à établir les bases symboliques du Principat autour d’une trinité organisatrice de l’ensemble des rapports sociaux et politiques : un mythe de fondation rattachant Rome à Vénus, la matrice ; un passé mythique et historique incarné dans la gens Julia, celle du divin père d’Auguste, Jules César ; le nouvel Enée accompagné de la Victoire. Cette mystique, qui doit cimenter un Empire disparate et canaliser des courants divers, scelle une promesse d’avenir et annonce un « siècle d’or » conforme aux croyances communément répandues. La célébration se recentre alors autour du prince, nouveau fondateur de Rome, grand maître de toutes les formes de commémoration. Commémorations rituelles, autour d’autels dédiés par les cités de Pergame, Narbonne, Cologne, aussi bien qu’anniversaires des événements du règne intégrés dans le calendrier, telle l’accession au pouvoir le 13 janvier 27 av. notre ère, célébré tous les ans et marqué par de grandes fêtes tous les dix ans, ou le « Retour » de l’empereur ramené sain et sauf de la guerre par la Fortune. La commémoration se surpasse quand deux mois du nouveau calendrier julien sont consacrés Juillet à Jules César et Août à Auguste, qui balisent alors le temps à l’égal des dieux. La mystique augustéenne se saisit également des spéculations astrologiques très en vogue, des présages et prédictions. La comète qui passe lors des jeux donnés pour l’anniversaire de César divinisé en juillet 44, présage manifestement heureux pour son fils, est rappelée sur les monnaies. Auguste a fait un usage systématique de son horoscope, publié en 11, et de son signe zodiacal, la Balance (il est né un 23 septembre) auquel il associe le Capricorne, moment de sa conception et son signe ascendant, sur ses frappes monétaires et le camée de Vienne consacré à la dynastie.
Les jeux, essentiels au fonctionnement de la cité ont fait l’objet de toute l’attention du prince, qui intervient sur leur vocation, le déroulement des cérémonies, et fixe même la hiérarchie sociale des places des gradins. La nouvelle orchestration de jeux anciens culmine avec les jeux séculaires de 17 avant J.-C., clôturant un siècle de 110 ans. Pendant « trois jours radieux et autant d’aimables nuits » selon Horace, choisi pour écrire la prière finale, les cérémonies cultuelles célèbrent passé et présent, Apollon, Diane et Auguste et annoncent un nouvel âge d’or. Autour de la famille impériale la société tout entière est réunie, matrones et enfants, garçons et filles, gage d’avenir que chante le chœur entourant le meilleur :
« O dieux, accordez des mœurs vertueuses à la jeunesse docile, accordez le repos à la vieillesse apaisée et à la race de Romulus, richesse, postérité et gloire de toute sorte »
« déjà la Bonne foi, la Paix, l’Honneur, la Pudeur antique et la Vertu délaissée osent revenir et l’on voit paraître la bienheureuse Abondance avec sa corne pleine ».
Ces mêmes thèmes inspirent les programmes des édifices, plus pérennes que le cérémoniel de jeux. Sur l’autel de la Paix Auguste, dédié en 9 avant J.-C., confié à des sculpteurs grecs, l’image de la Paix est associée au mythe des origines, à la prospérité de l’Italie sous la domination universelle de Rome et à la dynastie du fondateur. Le nouveau forum inauguré en 2 avant notre ère, reprend la vulgate mais y ajoute l’interprétation officielle de l’histoire en faisant place aux grandes figures de l’époque républicaine dont les effigies sont identifiées par deux inscriptions présentant leur nom et leur carrière, leur éloge et leurs exploits. Scipion Emilien, Marius, Sylla, Lucullus, Pompée, réconciliés, y sont unis à l’histoire des Julii et portent leur regard sur le char triomphal d’Auguste, au centre de l’espace du forum.
Rome a su cultiver le souvenir et construire sa propre histoire en la fondant également sur l’oubli, le silence et la condamnation de la mémoire de ses hommes politiques vaincus ou plus tard de ses empereurs déchus. En éliminant ou en réinvestissant le référentiel culturel, le dispositif de la commémoration augustéenne a créé un répertoire de mythes, d’archétypes et de formes dont la plasticité et le polymorphisme ont été enrichis et transformés par les dynasties successives, qui y ont puisé objets, expressions, liturgies. Le christianisme en récupérera l’efficience et en donnera une signification plus proche du vocable « commémoration » français actuel. Il se transmettra bien au-delà de la disparition de l’Empire, recomposé, à toutes les époques, Moyen-Âge, Renaissance, Révolution, XIXe siècle jusqu’aujourd’hui. Du mythe d’un peuple élu, d’une cité promise à l’éternité, emblème de la paix comme de la guerre, « mère des lettres, des arts et des lois », de la cité-monde universelle et cosmopolite, aux grandes figures emblématiques de ruptures ou de continuité, de liberté ou d’ordre et de domination, les Gracques, Spartacus, César, Brutus, ces références ont constamment nourri nos imaginaires et nos panthéons.  

*Marie-Claude L'Huillier est historienne. Elle est professeur émérite en histoire romaine à l'université du Maine.

La Revue du projet, n° 36, avril 2014
 

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