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La place des femmes dans l’art. La force des stéréotypes, Gérard Streiff

Un rapport d'information de la sénatrice communiste Brigitte Gonthier-Maurin, au nom de la délégation aux droits des femmes, remis l'hiver dernier au ministre de la Culture, dénonce les inégalités persistantes dont sont
victimes les femmes dans la culture et préconise des pistes alternatives
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La place des femmes dans l’art et la culture : le temps est venu de passer aux actes, ou rapport n°704, se compose des recommandations politiques formulées par la sénatrice et son groupe de travail, une soixantaine de pages, du compte rendu des auditions de personnalités (plus d’une centaine de pages) et d’une série d’annexes, avec chiffres et graphiques, sur « l’égalité hommes femmes dans la culture et la communication ».
Le principe d’égalité a été reconnu dans la Constitution de 1946 ; la première loi sur l’égalité de rémunération ne date que de 1972 : la question de l’égalité professionnelle a pris de l’ampleur dans les années 2000.
Dans le secteur culturel, ce sont deux rapports de 2006 et 2009 qui ont « révélé à l’opinion publique l’ampleur des déséquilibres » dans ce domaine. Ils étaient signés Reine Prat, inspectrice générale de la création, des enseignements artistiques et de l’action culturelle au ministère de la Culture. Ces études montraient que si la parité était atteinte entre hommes et femmes pour les postes d’administration des grandes institutions culturelles, les postes de direction étaient presque toujours occupés par des hommes. La dénonciation de ce système inégalitaire fit l’effet d’une bombe. Pourtant, les années passant, non seulement rien n’a changé mais parfois la situation a empiré. Devant ce constat, des collectifs d’alerte se constituèrent. La Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD) publia, l’été 2013, une brochure « Théâtre, musique, danse : où sont les femmes ? » qui joua comme un détonateur dans le milieu du spectacle vivant. Les inégalités fortes aux postes stratégiques de l’administration culturelle sont parfois scandaleuses dans le domaine artistique.
« Dans certains secteurs artistiques, on peut parler de véritable discrimination » dit à présent le rapport du Sénat, qui pointe également une pratique scandaleuse apparemment généralisée : la banalisation des comportements sexistes dans les écoles d’art. Lequel rapport identifie trois chantiers de travail :
1- donner leur place aux créatrices. L’invisibilité des créatrices (auteures, compositrices, peintres, réalisatrices) est une question qui a traversé l’histoire de l’art ; leur éviction relève d’abord d’une bataille idéologique. Les femmes sont trop souvent absentes des « rétrospectives », « grands prix » et des « festivals ». Reste l’interrogation : faut-il créer un lieu de création « dédié » à la production féminine ?
2- promouvoir la place des femmes dans les postes de direction des institutions et industries culturelles, aujourd’hui monopolisées par les hommes.
3- combattre les stéréotypes.

Des verrous intérieurs
Cette dernière approche évoque des pratiques persistantes dans le milieu culturel, héritées d’un autre siècle (exemple, le « protecteur » bienfaiteur « de petites danseuses » ou les « mentors » faisant la loi sur des générations de « Lolitas ») mais aussi les « clichés » stéréotypés qu’on retrouve dans les représentations de la femme dans les média (l’idiote, l’hystérique, la « blonde », la courtisane…). « On ne peut que s’inquiéter de la puissance de ces verrous intérieurs de nos comportements, qui fonctionnent comme des normes, venant de la reproduction inconsciente de clichés intériorisés » dit le rapport.
Lequel définit le stéréotype comme une « caractérisation symbolique et schématique d’un groupe, qui s’appuie sur des attentes et des jugements de routine. Ces stéréotypes constituent des images qui bloquent, qui figent à un instant donné, qui empêchent d’avancer et qui portent atteinte à l’estime de soi. [...] Ils fonctionnent, à longueur de temps, comme des messages subliminaux qui confortent les rôles sociaux traditionnels et les pérennisent. » Le rapport définit l’image des femmes dans les média comme « une normalité du corps et du sexe (femme jeune, mince, blanche) qui joue comme normativité » (voir extrait joint). La question des stéréotypes véhiculés dans les représentations fait l’objet d’études universitaires. C’est le cas par exemple d’une étude de la sociologue Sylvie Cromer sur « les représentations sexuées dans les spectacles pour le jeune public », portant sur 729 spectacles (saison 2006-2007) et 1 262 personnages. Elle montre que ces spectacles sont créés majoritairement par un homme (52 %, 14 % par des femmes, 34 % par des équipes mixtes) ; que les personnages représentés sont majoritairement des hommes (45 %, 28 % des femmes, 14 %, des garçons, 12 % des filles). Il y a un déséquilibre numérique et un traitement asymétrique entre les sexes, avec une « extension du masculin » grâce à des portraits variés et un « effacement du féminin ». Les auditions ont porté sur l’image de la femme dans le répertoire classique, à l’opéra, dans la danse. Comment agir sur les représentations ? Question délicate : « Sous couvert de l’effort légitime de déconstruction des représentations sexuées normées, on peut vite dériver jusqu’à faire injonction aux artistes de prendre en charge la représentation du féminin ». Pour la délégation, poursuit le rapport, la lutte contre les stéréotypes doit surtout prendre la forme d’une politique de prévention et de sensibilisation, menée en particulier en direction des jeunes.
Le rapport se conclut par une vingtaine de recommandations. Devant l’ampleur des inégalités et les verrous existants, il faut explorer de nouvelles pistes, dit-il : « Les seules obligations quantitatives et la politique des ”quotas” ne suffisent pas car elles ne permettent pas une évolution des mentalités et une prise de conscience responsable de la nécessité de faire évoluer les choses. [...] Permettre aux femmes de trouver une nouvelle place dans la sphère culturelle, sphère dans laquelle la puissance des représentations est omniprésente, passe par une démarche à plusieurs voix, dont les maîtres mots sont : sensibiliser, responsabiliser, réguler et contrôler », soit renforcer la prise de conscience et la sensibilisation à ces questions en associant l’ensemble des acteurs publics et privés à l’élaboration de l’état des lieux des inégalités ; responsabiliser l’ensemble des acteurs, publics et privés ; envisager des mesures plus contraignantes de régulation ; et contrôler leur application.

Femmes et média

« Majoritairement, dans la presse féminine – et cela est valable également pour les magazines pour adolescents et people du corpus – les femmes représentées sont jeunes, minces et de peau blanche. La couleur des cheveux est un indice particulièrement représentatif : si l'on considère que seulement 10 % des Françaises sont blondes, représenter ou photographier 50 % de femmes avec des cheveux blonds ne reflète pas la réalité de la population féminine française. On est en droit de parler de la présentation d'un corps unique dans la presse féminine. Si, comme le souligne le rapport précité, l'analyse des contenus d'Internet montre une incitation massive au conformisme de genre, l'analyse de l'image de la femme dans la publicité et dans les séries télévisées montre une exacerbation de modèles souvent obsolètes qui les renvoie à un narcissisme de pacotille et reflète l'insuffisante mise en valeur de modèles nouveaux. […] Dans la bande dessinée féminine existe un phénomène éditorial, la BD girly, fruit du succès de certaines dessinatrices qui ont inventé la « bande dessinée de femmes pour les femmes ». Des journaux au titre racoleur comme Bisou ont confirmé le caractère affligeant de cette production. La BD girly s'inspire de la presse féminine dans ce qu'elle a de plus avilissant, en resserrant sa cible sur les adolescentes et les femmes trentenaires « mal dans leur peau ». Elle ne propose que des sujets « réservés » aux femmes : la mode, le sexe… »
Rapport d'information, pp 22-24.

La Revue du projet, n° 36, avril 2014
 

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