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Les mots de la crise, Léonard Vincent

L’Europe imprègne la littérature... Nous avons choisi de clore ce dossier par ce court  extrait du roman de Léonard Vincent Athènes ne donne rien, significatif des ravages que cause l’Europe d’aujourd’hui...

Maxime Bernard, dit Max depuis qu’il est enfant, est parvenu au bout du chemin. Du moins c’est ainsi qu’il se formule, sans beaucoup d’élégance, la situation dans laquelle il se trouve. Fils de petits-bourgeois sans exigence, bachelier de justesse, diplômé sans prestige d’une université, employé durant quinze ans par une entreprise arrogante, chômeur désormais, il s’ennuie, comme tout le monde.
Charmeur, parfois bavard, l’amour s’est pourtant dissous dans la fatigue et le refoulement de sa fureur sexuelle. Physiquement, il a quelques soucis. Le corps s’amollit. Il voudrait brunir au soleil mais sa peau est trop rose pour qu’il vive à l’air libre. Il réside à Paris, c’est-à-dire dans la brutalité et la séduction. Boire et ramener des filles chez lui est un passe-temps hebdomadaire dont il ne parvient pas à se défaire, faute d’autres paradis à conquérir. Mais ses quelques histoires d’amour se sont achevées dans d’affreuses douleurs ou une froide indifférence, rien d’intermédiaire. Il n’a jamais assez d’argent pour n’être pas endetté. Max est un homme ordinaire, en somme. La campagne, il ne la connaît que par les longs dimanches d’ennui qu’il s’inflige volontairement au printemps et en automne. Plutôt que se laisser ronger par l’anxiété, il emprunte au hasard les trains de grande banlieue pour aller respirer, seul, le bon air des bars-tabacs de l’Oise ou de Seine-et-Marne, dans des rues piétonnes, méditant sur les publicités des éditions locales des journaux. Au hasard des petites villes, il observe les bosquets d’arbres, les champs au parfum d’engrais, les envols de corbeaux et les amas nuageux de l’Île-de-France. Alors seulement son esprit plonge dans la tristesse, un chagrin libérateur, le délivrant de l’angoisse quotidienne. Il retourne à Paris apaisé, chérissant cette mélancolie. Son départ brusque pour Athènes, c’est la quête d’un éternel dimanche.
Max est sûr que personne ne cherche à savoir où il se trouve aujourd’hui. Depuis son arrivée en Grèce, son téléphone n’avait pas sonné une fois, ses e-mails étaient sans intérêt. Rien ni personne ne l’attend, sinon son chômage et ses dettes. Ce n’est certes pas la première fois. Mais il lui est désormais impossible de s’en accommoder comme d’habitude. Asséché, purgé, vidé en même temps que le vieux Dimitris s’est tué sous ses yeux, Max cherche depuis deux jours des raisons de continuer à exister. Pourtant, il ne se résout pas à renoncer tout à fait. Cette ultime résistance se nourrit du plaisir qu’il trouve dans le silence, l’anonymat, la dissémination, il le sait. La solitude est son grenier aux trésors, son refuge pour la longue nuit des questions. Depuis son enfance, il y déniche toutes sortes de vertiges, de collines spirituelles, de cités idéales, de rivages indiens, de femmes incandescentes, de fumeries. Athènes s’est engouffrée dans cette brèche et la peuple tout entière.
Il pioche dans son assiette de salade et pense à tout cela. La métaphysique est saupoudrée d’origan. La fraîcheur douceâtre des tomates, les médaillons de concombre, les olives capiteuses, la rauque blancheur du fromage, le fumet aigrelet des oignons rouges, les bouchées éclatent entre ses dents, une à une. Il collecte des morceaux variés du bout de sa fourchette, glisse le tout dans l’huile et le jus, arrache un émiettement de feta. Odeur de cordage mouillé, plongeon dans l’eau fraîche, jupe des filles. Assis à une table, sous les arcades du boulevard, Max mange seul. Quelques hommes obèses sont cantonnés dans un coin. La salade ravive ses entrailles, refait tourner le sang dans ses veines, dissout ses névralgies. En avalant, il pense à lui-même, à cette table crasseuse sur le boulevard Panagi-Tsaldari, à sa vie arrêtée. Il sait très bien que son choix est pathétique, voire absolument crétin. Mais il est trop tard pour renoncer. L’épreuve durera encore sept jours, ou moins si un bon génie décide de se poser sur son épaule. Mais Max n’y croit pas. À l’heure qu’il est, seules quelques pensées tournent en boucle. La chambre payée jusqu’à dimanche. Les quatre ou cinq paquets de cigarettes qui lui restent. Soixante-dix ou quatre-vingts euros en poche. La révolution.
Mais c’est vrai, la révolution, c’est aujourd’hui, pense-t-il soudain. Max lève les yeux. Le kiosque d’en face est fermé. Il y a peu d’Athéniens dans les rues. Il y a surtout des motos et des taxis. Le ciel orange s’affadit. La dernière fois qu’il a croisé une horloge, en quittant Panayotis, il était dix-huit heures. Il a décidé de manger avant l’annonce des résultats du scrutin. Il parie que la gauche révolutionnaire va gagner et que de grands incendies salutaires seront allumés ici. Il attend cela avec impatience, sans doute parce qu’il associe tout ce que la droite revendique à tout ce qui lui donne envie de disparaître.
Raisonnement aberrant, mais les temps ne sont pas aux nuances, le vieux Dimitris s’est fait sauter la cervelle. En se disant cela, il se lève et jette une poignée de billets froissés sur la table. Il pense avec ironie que, dans son adolescence, il avait détesté les dictatures de droite comme il avait haï le totalitarisme policier des Soviétiques. Autant que possible, sans trop remuer dans les brancards, il a essayé de construire sa vie d’homme dans un univers bien policé et pavé de bonnes intentions. Et le voici maintenant jurant que notre monde court à sa perte, en appelant à la révolution à quarante ans passés. Naguère social-démocrate sans histoire, le voilà transformé en prophète Jérémie.

*Extrait de Léonard Vincent, Athènes ne donne rien, Éditions des Équateurs, publié avec l’aimable autorisation de l’auteur.

La Revue du projet, n° 36, avril 2014
 

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