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L'Union européenne et la paix, Lydia Samarbakhsh*

L'une des légendes contemporaines les plus tenaces affirme que l'Union européenne (UE), en établissant et régissant un vaste marché commun de concurrence libre et non faussée, a permis à la paix de régner sur le continent depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Cette légende, c'est l'UE elle-même qui se l'est forgée alors qu'elle s'est littéralement placée sous la coupe de l'OTAN, alliance politique et militaire conçue par et pour les États-Unis pour la survie et l'expansion du capitalisme. Pour contribuer à un monde de paix, l'UE devra s'affranchir de cette alliance et de la domination américaine.

«La violence de la première moitié du XXe siècle a cédé la place à une période de paix et de stabilité sans précédent dans l’histoire européenne. La création de l’Union européenne a constitué le facteur essentiel de cette évolution », proclamait la Stratégie européenne de sécurité (SES) adoptée au Conseil de l’Europe en décembre 2003, et qui a marqué un tournant en matière de politique extérieure et de défense pour chacun des membres de l’Union, à commencer par la France. Ce texte signé des deux mains par tous les représentants des États membres trouve son origine dans le traité de Maastricht qui institue comme l’un des trois fondements de l’intégration régionale européenne, immédiatement après l’organisation de l’union économique et monétaire, celui « d’affirmer son identité sur la scène internationale, notamment par la mise en œuvre d’une politique étrangère et de sécurité commune [PESC]».

Alliance idéologique
et politique
avec les États-Unis

Entre 1992 et 2003, deux événements auront permis de préciser et de poser les jalons de cette politique qui prétend lutter contre le terrorisme, sécuriser les frontières de l’UE et prévenir ou contenir les conflits régionaux. Cette politique émane d’une alliance idéologique et politique avec les États-Unis, et se concrétise par un partenariat stratégique conclu avec l’OTAN en décembre 2002. Il y eut d’abord la guerre, en Europe même, en ex-Yougoslavie qui a entraîné l’intervention au Kosovo, puis les attentats du 11 septembre avec la politique américaine qui en a découlé et la multiplication des interventions dites extérieures. « Les États-Unis ont joué un rôle capital dans l’intégration et la sécurité européennes, notamment par le biais de l’OTAN. La fin de la guerre froide a laissé les États-Unis dans une position dominante en tant qu’acteur militaire. Aucun pays n’est toutefois en mesure de faire face, seul, aux problèmes complexes de notre temps » (SES-2003) – c’est cela le « multilatéralisme » selon les États-Unis et leurs alliés. Cela et des accords dits de partenariat avec des « acteurs clés » hors de l’UE adoubés par l’OMC et les institutions financières internationales.
La « paix » serait par conséquent l’absence de conflit militaire, un peu comme une empreinte laissée sur le sol après le passage d’un char… Bien qu’on affirme dans tous ces textes que le développement est la condition de la paix, les injustices sociales, les prédations avec les humiliations qu’elles engendrent, l’immense pauvreté de populations entières est vue comme des conditions données dont il faut savoir se préserver des conséquences. Les dirigeants de l’UE en sont convaincus : « L’Europe n’a jamais été aussi prospère, aussi sûre, ni aussi libre », il s’agit donc de préserver à tout prix cette prospérité au lieu d’en faire un moteur du développement en Europe et de la solidarité internationale.
Ainsi, parmi les causes d’un monde « risqué et incertain » dans lequel nous serions plongés sans pouvoir le changer, l’UE pointe spécifiquement la prolifération des armes de destruction massive (l’intervention du Colonel Powell au Conseil de sécurité de l’ONU pour intervenir en Irak n’est pas si loin), le délitement des États (en prenant pour exemples l’Afrique de l’Ouest ou la République centrafricaine…) et le crime organisé.
Le nucléaire est un problème mais posé par les « autres » : des États comme la Corée du Nord ou des régions comme l’Asie du Sud-est sont pointés du doigt et, au contraire, silence absolu sur le fait que l’Europe est à présent le seul continent au monde à ne s’être engagé dans aucun traité de dénucléarisation. C’est qu’il n’est pas question de revenir sur l’arme nucléaire des grandes puissances « occidentales » pour lesquelles « la dissuasion, articulée autour d’une combinaison appropriée de capacités nucléaires et conventionnelles, demeure un élément central de la défense collective de l’OTAN ». La « paix » serait dès lors garantie par une bonne maîtrise de la dissuasion dans un contexte où de nouveaux États tentent d’acquérir la bombe – conception états-unienne par excellence, conception de dominant.

L’OTAN, une logique insoutenable pour les peuples
Des évolutions stratégiques de l’OTAN résultent celle de l’UE dont la feuille de route est toute tracée : « Développer une culture stratégique propre à favoriser des interventions en amont, rapides et, si nécessaire, robustes. Une UE qui assume des responsabilités accrues et qui est plus active aura plus de poids politique ». En réalité, et des situations en Afghanistan, Irak ou Libye le montrent, l’OTAN n’est pas garant de la paix mais facteur d’insécurité dans le monde, et en Europe. Le programme de boucliers antimissile, par exemple, est facteur de relance de la course aux armements en particulier nucléaire et non de sécurité, favorisant d’ailleurs systématiquement les industries américaines de l’armement et du renseignement. La guerre en Syrie, les opérations françaises au Mali et en Centrafrique, et la déstabilisation de l’Ukraine donnent l’occasion de prôner la mise en place définitive d’une défense commune européenne et l’avènement d’une politique extérieure commune, comme si elles n’existaient pas du tout. Ce serait une fuite en avant vers le parachèvement de l’otanisation de l’UE quand il s’agit au contraire d’en sortir totalement.
L’OTAN est un anachronisme. Sa logique manichéenne et bipolaire n’est pas seulement obsolète, elle est dangereuse, elle se fabrique des opposants pour justifier la poursuite de son existence, et entretient un « chaos » qui, organisé ou non, n’en demeure pas moins insoutenable pour les peuples.
Pour construire une Europe de paix et de solidarité, le premier pas à franchir serait d’œuvrer à la dissolution de cette alliance politique et militaire conçue par et pour les États-Unis pour la survie du système capitaliste. Il faut tout à la fois parvenir à « démilitariser » la politique extérieure de nos pays et de l’UE, et les affranchir de la domination idéologique de la sacro-sainte loi du marché.
Comment y parvenir quand cette logique est si avancée et que le monde vit au quotidien avec sa mise en œuvre ? Il faudrait une volonté politique forte pour que « l’ Europe » reprenne son indépendance, pour qu’un pays comme la France sorte de l’OTAN et que cette dernière soit dissoute. Cette volonté politique ne tombera pas du ciel mais d’une implication citoyenne démocratique à l’échelle de celle du peuple français pour les référendums sur le traité de Maastricht ou du TCE en 2005 : les peuples doivent pouvoir se réapproprier ces domaines dont ils ont été exclus.

L’urgence du retour au politique et l’impératif démocratique
Notre combat est de travailler à faire valoir l’union, le partage et la solidarité comme chemins et objectifs de toute politique commune. La SES postule une défaite a priori du politique pour tout miser sur la force militaire, et même de police. Nous postulons au contraire l’urgence du retour au politique et l’impératif démocratique avec pour première tâche de combattre les causes de conflits, c’est-à-dire les inégalités sociales, la mise en concurrence, les spoliations et spéculations, c’est-à-dire l’accaparement des ressources. Cela implique un engagement mondial, multilatéral, pour la protection des ressources naturelles et des matières premières, à commencer par l’eau, à déclarer bien commun universel. Le monde y est prêt, pour preuve les Objectifs du millénaire pour le développement, oubliés de notre gouvernement. Les accords dits d’association de l’UE avec les pays du pourtour méditerranéen et d’Europe centrale et orientale, pénalisant par avance tout effort de développement endogène, doivent être fondamentalement révisés.
Il ne suffira pas de « prendre le pouvoir » et de décréter de « bonnes » lois. La transformation à opérer est telle dans un registre où l’autoritarisme et l’élitisme sont règles de fonctionnement que cela nécessitera des efforts considérables d’invention et de pratiques démocratiques dans chacun de nos pays et dans l’UE entière. Les forces politiques, associatives, syndicales, citoyennes existent pour y parvenir, prenons l’initiative.

*Lydia Samarbakhsh est membre
du Comité exécutif national du PCF.
Elle est responsable du secteur International au Conseil national
du PCF.

La Revue du projet, n° 36, avril 2014
 

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