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L’exception culturelle : un exemple de mobilisation, entretien avec Costa-Gavras*

Commençons par revenir sur l’année 2013 et la mobilisation contre la libéralisation du secteur culturel dans le cadre du grand marché transatlantique.
Les membres de l’ARP [Société civile des auteurs, réalisateurs et producteurs] connaissent bien José Manuel Barroso (président de la commission européenne) depuis longtemps, nous l’avons rencontré à plusieurs reprises en délégation, dont deux fois, à Bruxelles. Lorsque le climat s’est tendu, on a même provoqué un dîner avec lui au cours duquel il nous a tout promis. Cet orateur formidable est un très bon vendeur de voitures d’occasion (rires). Il cite Pessoa sans arrêt, les anciens grecs… En privé il vous approuve sur le mode : « tout ce que vous voulez, je suis avec vous » mais rien n’est jamais suivi d’effets. Pire, il avance des idées absurdes, comme le fait que l’exception culturelle ne devrait concerner que le cinéma, faisant fi de tout le reste, dont l’audiovisuel. C’est un piège terrible. Sur le fond ce monsieur se fout de la culture et il a tenté pendant plusieurs années de nous endormir avec de grands discours. Heureusement, une grande mobilisation s’est rapidement déclenchée contre le grand marché transatlantique. Dans la foulée il a fait une déclaration en me traitant de « réactionnaire » pour disqualifier la résistance du cinéma français à ce marché. À mes yeux, cette histoire est terminée sans l’être vraiment. [En juin 2013, la mobilisation a permis une modification du mandat donné à la commission par les États membres et de retrancher culture et audiovisuel de ce marché. NDLR]. En ce moment, il y a des négociations dont personne ne parle. C’est une bombe qui se prépare et qui exigerait qu’on suive les choses de très près. Le risque est qu’on nous fasse à nouveau un enfant dans le dos, comme ce fut le cas avec le GATT (Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce). Tout d’un coup, on apprenait que tous les produits, y compris culturels, étaient mis sur le même plan et jetés dans le bain de la mondialisation.
 
En quoi la culture ne saurait-elle être réductible à sa dimension profitable ? En quoi les biens culturels font-ils exception sur les autres produits marchands ?

Quand on produit des voitures en France, en Chine, en Amérique, c’est le même produit. Ce sont des voitures. Quand on réalise un film dans un de ces pays, il parle de la société et de la vie intime d’un territoire. Ce travail exige une liberté totale et des moyens, notamment ceux mis à disposition par l’État. Il est important de se nourrir avec nos propres images et pas seulement avec celles d’autres sociétés. Au lendemain du GATT, Régis Debray, alors conseiller de Mitterrand, avait vu un grand magnat du cinéma américain qui lui disait : « Vous, en France, vous produisez des fromages formidables, du champagne, de la cuisine. Nous savons produire du spectacle. Pourquoi ne pas orienter nos sociétés comme ça ? » En clair, vous vous occupez du ventre ; nous nous occupons de la tête.  Non, il faut que la tête, on s’en occupe nous-mêmes.

Un grand défenseur de la culture, Jack Ralite, écrivait récemment dans une lettre adressée à François Hollande « que la culture n’est pas un luxe dont en période de disette il faudrait se débarrasser », qu’elle est le « meilleur antidote contre toutes les pensées régressives ». La culture est-elle une arme contre les obscurantismes ?
Absolument. C’est même à mon avis, avec l’éducation, le seul moyen. Ralite est un homme admirable dont les positions sont toujours parfaites. Dans le mouvement culturel français c’est sans doute l’élu le plus pertinent sur ces questions.

Suite à la mobilisation victo­rieuse contre le marché transatlantique, y a-t-il une volonté de structurer ces acquis à l’échelle européenne ?
Avec l’ARP, on mène un travail sous-terrain : on est en relation avec des metteurs en scène qui agissent auprès des ministres de la Culture de leur pays (quand il y en a) et des gouvernements. Au moment de la bataille face à Barroso, on a grignoté des positions, y compris chez des gens qui étaient très rétifs à l’exception culturelle : les Hollandais, les Allemands, sans parler des Anglais. Je crois que certains ont commencé à réfléchir au sens de l’exception culturelle. C’est un long travail mais les choses avancent. Nous ne sommes pas encore structurés sur le plan européen mais il y a des ponts solides : des gens immédiatement mobilisables.

Dans un article du Figaro de 2012 titrant « Le monde de la culture grecque appelle au secours », Zeta Douka s’interrogeait : « La Grèce a légué une richesse culturelle de plusieurs siècles au monde et on doit la détruire à cause des spéculateurs ? Il y a urgence et il faudrait aussi que les Européens ouvrent les yeux au plus vite. » Les Européens ont-ils assez ouvert les yeux ?
Pas du tout. Je peux même dire que la commission européenne a encouragé les mauvaises dépenses en Grèce, en se moquant complètement des résultats. Combien d’Européens ont été les acteurs de la corruption en Grèce ? Ils sont complètement responsables, avec eux les grands partis grecs corrompus, parfaitement insouciants de l’avenir, parfaitement incapables de mener une politique sociale avec l’argent récupéré par le biais européen. Ceux qui sont aujourd’hui au pouvoir ont engendré ce désastre : aussi bien les socialistes que la droite. Ce n’est pas avec des ministres qui achètent des avions et des sous-marins pour l’armée en s’enrichissant personnellement au passage, que le pays se relèvera.

Au regard de votre film Le Couperet, comment percevez-vous la lourde question du chômage qui ne cesse de gagner du terrain en Europe ?
Le chômage, pour le système capitaliste dans lequel nous vivons, c’est un auxiliaire, ça aide beaucoup. Plus il y a de chômeurs, moins on paie. Mais il y a un point où la société ne peut plus le supporter car les chômeurs descendent dans la rue et n’ont plus rien à perdre. En Grèce, le chômage a été aussi l’effet d’hommes politiques qui ont mené une politique clientéliste de grande envergure : en plaçant par exemple leurs proches dans la fonction publique… Aujourd’hui, la Troïka voudrait corriger cela mais pour s’y prendre elle casse tout avec une violence inouïe et antidémocratique. Quand vous êtes fonctionnaire depuis des années et que du jour au lendemain on vous met dehors c’est un drame terrible, c’est l’incohérence absolue.

Certains ont mis en avant l’idée que l’austérité pourrait être un bon stimulant pour le cinéma. La bataille que vous avez gagnée, c’est celle du statu quo mais le cinéma européen ne respire plus.
Le cinéma européen est en effet étouffé. À tel point que le Centre national du cinéma (CNC), en France, a décidé d’aider le Portugal, la Grèce, l’Espagne, etc.… Le seul pays où il y a une volonté politique d’avoir un cinéma national, c’est la France. Cela a commencé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, des centaines de films américains sont arrivés et ont étouffé complètement les autres productions. Il a alors été décidé de revendiquer un cinéma national. En ce moment, on traverse une passe un peu difficile : on produit 270 films, peut-être un peu trop ? En même temps on ne peut pas réunir une commission pour décider qui a droit et qui n’a pas droit de faire un film ? Ce sont des investissements et un puissant moteur économique. Nos films se vendent très bien à l’étranger parce qu’il y a une volonté politique acceptée par tout le monde d’avoir un cinéma hexagonal. L’idée, c’est que l’Europe se dote de cinémas européens. C’est pour cela qu’ont été créés plusieurs mécanismes imparfaits, Eurimages par exemple, à qui nous devrions accorder davantage de moyens. Quant aux télévisions, on pourrait penser que les chaînes devraient diffuser au moins 40 à 50 % de cinéma national ou européen. En France, c’est plus ou moins respecté mais pas ailleurs.

Qu'est-ce qui vous paraîtrait pertinent à l’échelle européenne ?
Deux choses me paraissent essentielles : imposer une sorte de quota national et européen sur les films à présenter aux télévisions. Ça créerait des cinématographies nationales et ça donnerait du travail à beaucoup de monde ! Nous faisons beaucoup de coproductions en France, nombre de films se font dans d’autres pays grâce aux coproductions françaises. Tous les jours, il surgit un type qui veut présenter un film pas cher. Mais ce dont on a besoin, c’est d’argent pour que tout le monde puisse réaliser des films dans les meilleures conditions. Il y a un mouvement à déclencher par rapport aux diffuseurs. Enfin, garantir l’exception culturelle, c’est se prémunir des monstres envahissants que sont Google, Amazon et Netflix. S’il faut imposer des règles et des quotas à la télévision c’est que sans ce système, les télévisions ne vont passer que des films américains. 350 000 personnes travaillent dans l’audiovisuel français, un apport indéniable pour l’économie… Il faut préserver notre culture, ce que nous sommes, ce que nous pensons, ce que nous aimons... On ne peut pas devenir américain tout le temps !

Votre film Eden à l’ouest interroge la figure de l’étranger. Comment jugez-vous cette place très incommode réservée aux étrangers en Europe ?
Accueillir l’étranger c’est une déclaration de paix, ce n’est jamais une déclaration de guerre. C’est le présupposé de beaucoup de mes films. Quand on pense aux capacités qu’ils ont pour traverser des continents entiers pour atteindre leur rêve, cela en dit assez sur leur courage et leur ténacité. Par contre si on ne leur donne pas du travail, s’ils sont poursuivis par la police, si on leur répète sans arrêt que ce sont des voleurs, des monstres ils vont finir par le devenir...

Quel regard portez-vous plus largement sur la société française ?
D’une manière générale, en France aussi malheureusement, la réussite et l’argent ont éradiqué l’éthique sociale. Réussir à tout prix est devenu une philosophie nationale. Un ministre ne veut pas être un bon ministre... il veut devenir président. En attendant ce sont les grosses compagnies qui dirigent la société. Il y a un changement profond du monde politique, un détournement de la politique. Ce que je constate, c’est que nous manquons d’hommes politiques exemplaires. C’est valable pour les artistes…

Un mot sur la cinémathèque pour finir ?
On va fêter les 100 ans de la cinémathèque. À 22 ans, Henri Langlois (avec Georges Franju) a créé la cinémathèque pour sauver le cinéma muet. La cinémathèque a eu des hauts et bas. On a actuellement de nombreuses activités, une offre très variée de films, des expositions, 450 000 personnes (plus 50 000 enfants) fréquentent la cinémathèque chaque année. Serge Tubiana et son équipe effectuent un travail formidable. Nous avons aussi des projets, dont le souhait de nous ouvrir sur d’autres villes.

*Costa-Gavras est un réalisateur de cinéma français. Il est président de la Cinémathèque.
Entretien réalisé par Guillaume Roubaud-Quashie et Nicolas Dutent.

La Revue du projet, n° 36, avril 2014
 

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