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Quel sort pour L’Euro ? Entretien avec Yves Dimicoli*

D'un côté, le refus de sortir de l'euro est très majoritaire. Mais, d'un autre côté, gronde la protestation contre l'utilisation faite de l'euro si favorable à la domination des marchés financiers. Il s'agit de répondre à cette double interpellation en prônant une autre utilisation de la création monétaire de la BCE, au lieu de céder à des illusions démagogiques et dangereuses.

Tout le monde paraît s’accorder sur le non-fonctionnement actuel de l’Union monétaire européenne et sur ses conséquences néfastes sur l’économie : comment analysez-vous la situation ?
Le passage à l’euro, tel que conçu, débouche sur un gigantesque fiasco. Loin de servir à répondre aux besoins de solidarités des peuples face aux marchés financiers pour se frayer, en coopération, les voies d’un nouveau type de développement de progrès social et écologique, émancipé de la domination du dollar, l’euro a été utilisé pour promouvoir un grand marché financier. Pour le faire accepter ainsi, ses promoteurs se sont prévalus de buts généreux : paix, « plein-emploi », « modèle social européen », maîtrise de la mondialisation, prospérité partagée…C’est pourvu de ces deux faces, l’une, cachée, à visée financière dominatrice, l’autre brillant de promesses verbales de progrès et de solidarités, que l’euro a été adopté. La crise financière dite « des dettes publiques » en zone euro, a fait se révéler cette ambivalence. Face au risque d’éclatement de l’euro, loin de bifurquer, ses promoteurs se sont acharnés à le sauvegarder, au service de la domination de la finance.
Le résultat ? La zone euro est tombée en récession en 2012, alors que le reste du monde continuait de croître. Fin 2013, on y comptait 19,241 millions de chômeurs. Aujourd’hui, la sortie de récession est très lente et inégale, tandis que la colère contre l’austérité monte de partout. C’est dire la nécessité, non de reculer par rapport aux besoins de solidarité de progrès entre Européens, mais d’utiliser et refonder l’euro dans ce but.

Les pays de la zone euro sont dans une situation économique, sociale et industrielle très différente, n’est-il pas illusoire de penser que l’on peut continuer à avoir une monnaie unique ?
Autant la création d’une monnaie commune avait du sens comme alternative à la monnaie unique quand ce n’était qu’un projet, autant il est vain d’espérer revenir au point de départ en effaçant les vingt ans qui se sont écoulés depuis Maastricht, les dégâts qui en ont résulté, les liens étroits noués entre économies de la zone euro et la puissance de feu que la spéculation peut déchaîner contre elles. L’euro a été construit sur un système européen de banques centrales nationales (Euro-système). La BCE, certes, monopolise le pouvoir de création monétaire, mais elle ne peut le faire sans l’appui sur les banques centrales nationales. C’est là une porte ouverte pour faire reculer le fédéralisme niant les diversités nationales pour un nouveau type de confédéralisme respectant les besoins de chaque peuple.
Le pouvoir de « battre monnaie » de la BCE est autrement plus étendu que celui de chaque Banque centrale nationale. Il dispose d’une base pour une croissance européenne solidaire de progrès qui serait suffisamment importante et solide pour s’émanciper des marchés financiers et de la spéculation.
Au lieu d’un repli illusoire, il s’agit de changer radicalement le fonctionnement de ce système en développant les luttes nationales et leurs convergences européennes sur l’utilisation de l’argent et, en particulier, pour une autre utilisation de la monnaie créée par la BCE. Partir du principe que cela paraît impossible à réaliser revient à fuir ce combat national et internationaliste de notre temps.

Il y a un débat à gauche entre sortir de l’euro, repenser l’euro ou encore avoir un système monétaire différent au Nord et au Sud de l’Europe. Vous dites qu’un autre euro est possible, mais qu’est-ce que cela signifie concrètement ?
D’un côté, le refus de sortir de l’euro est très majoritaire. Mais, d’un autre côté, gronde la protestation contre l’utilisation faite de l’euro si favorable à la domination des marchés financiers. Il s’agit de répondre à cette double interpellation en prônant une autre utilisation de la création monétaire de la BCE, au lieu de céder à des illusions démagogiques et dangereuses.
À partir des protestations contre l’austérité et le pacte de stabilité, exigeons que la BCE finance directement un allégement des dettes publiques et, surtout, un grand essor des services publics en Europe. Pour cela, chaque pays émettrait des titres de dette publique rachetés par la BCE. L’argent serait alors affecté à un Fonds social, solidaire et écologique de développement des services publics européens qui le répartirait démocratiquement entre chaque pays proportionnellement à ses besoins.
À partir des luttes pour l’emploi et les salaires, exigeons que la BCE cesse de refinancer les crédits accordés aux spéculateurs et aux entreprises qui suppriment des emplois. Exigeons qu’elle refinance les crédits pour les investissements matériels et de recherche des entreprises à des taux d’intérêt d’autant plus abaissés, jusqu’à 0 % voire moins, que ces investissements programmeraient plus d’emplois et de formations correctement rémunérés. Pour prendre finement en compte les besoins nationaux, réclamons que soit attribuée à chaque banque centrale nationale une « enveloppe » annuelle de monnaie de la BCE à répartir. Exigeons pour la BCE un contrôle politique, à l’opposé de son indépendance statutaire, avec de nouveaux pouvoirs de saisine, par les travailleurs et leurs organisations représentatives, des institutions nouvelles de crédit.

On vous répond souvent que, compte tenu des règles strictes édictées par l’Union européenne, il est impossible de changer le système monétaire actuel. Comment, dès les prochaines élections européennes, pourrons-nous agir concrètement pour aller dans cette voie ?
En rassemblant sans attendre contre les politiques d’austérité et pour une autre utilisation de l’argent en France et en Europe. Aucune règle, aucune loi, aucun traité n’est immuable face aux poids des nécessités de la crise et des luttes pour des alternatives. Déjà, la BCE, transgressant ses propres dogmes, a dû intervenir pour soutenir les pays européens en difficulté, sans révision des traités.
Nos propositions pour changer l’utilisation de l’euro sont articulées à des propositions pour changer l’utilisation de l’argent, le crédit en particulier, en France et dans ses régions, de la mise en place de Fonds publics régionaux jusqu’à celle d’un pôle financier public. Ils développeraient un nouveau crédit pour les investissements des entreprises dont le taux d’intérêt serait d’autant plus abaissé, jusqu’à 0 % voire moins, que ces investissements programmeraient plus d’emplois et de formations. On pourrait utiliser, pour cela, une partie des fonds publics gâchés et poussant aux bas salaires, comme ceux des allégements de cotisations sociales, au lieu d’étendre cette pratique avec le « pacte de responsabilité ». Cela pourrait se conjuguer à des taxations dissuasives et incitatives.
Avancer sans attendre dans cette voie conduirait la BCE à refinancer ces nouveaux crédits. En effet, l’article 123-2 du traité de Lisbonne précise que « les établissements publics de crédit, dans le cadre de la mise à disposition de liquidités par les banques centrales, bénéficieront, de la part des banques centrales nationales et de la BCE, du même traitement que les établissements privés de crédit ». La voie serait ainsi ouverte pour des transformations radicales en liaison avec les luttes et les votes des autres peuples européens, jusqu’à de nouveaux traités.

*Yves Dimicoli est membre du Comité exécutif national du PCF. Il est responsable du secteur Économie et finances du Conseil national du PCF.

La Revue du projet, n° 36, avril 2014

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