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Démystifier l’Europe, Caroline Bardot et Renaud Boissac*

Commençons par le commencement, le mythe d’Europe. Les textes et les représentations iconographiques sont aussi divers que les interprétations auxquelles cette figure a pu et peut donner lieu. Donnons une des versions récurrentes, qui fait d’Europe une princesse phénicienne enlevée par Zeus métamorphosé en taureau blanc.
Pourquoi repartir de ce mythe : faut-il y voir un lien entre cette figure féminine et le continent ? Si les historiens n’établissent pas de lien clair entre le mythe et le continent, d’autres qu’ils soient poètes ou politiques le font. Alors l’Europe : mythe ou réalité ? Autrement dit, l’Europe n’est-elle in fine qu’une construction politique fluctuante à travers les âges ?

L’Europe comme construction politique
Dans l’Antiquité, Hérodote et Hippocrate la font s’étendre de l’Adriatique à la Mer Noire, soit, approximativement, le périmètre des Balkans. Et déjà cette définition n’est pas tant géographique que géopolitique puisque l’on se situe dans un contexte de guerre contre les Perses. Autre exemple plus récent : ce sont les cartographes de l’Empire russe qui, au XIXe siècle, ont déplacé les frontières de l’Europe jusqu’à la mer Caspienne afin de justifier l’annexion de la Géorgie et de l’Arménie.
Une définition géographique de l’Europe paraît dès lors très complexe. D’ailleurs, on ne trouve nulle part trace, dans le droit européen primaire, de ce que doivent être les limites de cette Europe. Le traité de Rome indiquait bien que « tout État européen peut demander à devenir membre de la communauté ». Si les frontières sont nettes au Nord et à l’Ouest, elles sont plus floues à l’Est et au Sud si bien que le Maroc avait fait acte de candidature en 1992, la Turquie en 1986 ou encore la Macédoine en 2004.
S’il n’est donc pas aisé de délimiter l’Europe géographique, il n’est pas plus facile d’en donner une nature politique, un cadre juridique et institutionnel. Organisation internationale régie par le droit international public ? Nouvelle forme d’État ? Des juristes en viennent même à parler « d’objet juridique non identifié » tant l’ambiguïté est grande. Ainsi, si les États Nations du « vieux continent » se voient déposséder de certaines compétences propres et si l’intégration grandit, il serait faux de limiter le débat au classique « souverainistes contre fédéralistes » tant la part de l’intergouvernemental et du dialogue des juges entre les Cours jouent un rôle important aujourd’hui.
Y aurait-il donc un fond commun européen fondant une Europe des consciences ? Les enquêtes menées sur le sentiment d’appartenance à l’Europe montrent que celui-ci est peu affirmé alors même que de plus en plus de gens aspirent à voyager, étudier, vivre librement partout en Europe.
Ainsi, si l’Europe est devenue un objet historique, elle demeure une réalité à géographie et à significations variables, un horizon politique porté au nom d’une prétendue paix et prospérité économique alors que dans sa forme actuelle elle ne répond ni à ces objectifs et ne sert pas non plus les intérêts des peuples… Nous voilà proches, à nouveau, de la définition du mythe ! C’est justement ce mythe de l’Europe libérale, cette croyance dans la règle d’or budgétaire, cette fuite en avant dans la régression sociale, cette mise en concurrence entre les peuples, qu’il nous faut déconstruire.
Car n’est-ce pas au nom de ce mythe, que les oppositions se cristallisent encore aujourd’hui et notamment en Ukraine ? Jean Geronimo, spécialiste des questions économiques et géostratégiques russes expliquait, dans un article paru dans L’Humanité dernièrement, que l’enjeu caché du renversement de pouvoir en Ukraine est la réduction de la puissance russe et l’affaiblissement de sa ceinture périphérique, en vue de renforcer l’Europe dite démocratique et de dissuader toute velléité de « retour impérial » de l’ancienne puissance communiste ; autrement dit, le contrôle par l’axe euroatlantique d’un espace stratégique, sur les plans politique et énergétique.
Faisons nôtre cette analyse de Roland Barthes qui écrivait que « la bourgeoisie se masque comme bourgeoisie et par là même produit le mythe ; la révolution s’affiche comme révolution et par là même abolit le mythe. » À nous donc de démystifier cette construction de l’Europe et de construire un Europe des peuples.

Une autre Europe
est possible

Il est flagrant de constater aujourd’hui l’absence d’adhésion populaire à l’Europe politique, d’où l’autoritarisme qui vise à dessaisir les assemblées élues et les peuples de leur pouvoir de décision. Ainsi, en France la large victoire du « non » au référendum sur le projet de Traité constitutionnel en 2005 aura été bafouée quelques années plus tard. Avec la crise, les élites politiques européennes ont renforcé cette double oppression : celle de l’austérité et celle de l’atteinte au droit de décider librement de son avenir.
Cette crise de légitimité, crise politique par essence, est amplifiée par une crise sociale où même l’activité humaine perd son sens. Un certain nombre de discours préfère laisser croire qu’il est impossible d’influer sur le cours des choses dans une Union européenne qui serait exclusivement à la solde de « technocrates ou de groupes de pression ».
C’est pourquoi il faut que ces aspirations au changement trouvent une résurgence politique. Les opportunités existent pour mener une bataille sur les causes de la crise. Les résistances sociales sont fortes, et il en émerge une conscience européenne de la lutte, c’est-à-dire de la nécessité de mener les luttes au niveau national et européen.
Il est aisé de constater que la volonté des gouvernements nationaux influe sur les politiques européennes et qu’inversement celles-ci se mènent avec la complicité de ces mêmes dirigeants. La bataille se joue donc bien sur le terrain du rapport de forces politique à construire du niveau le plus local jusqu’au parlement européen, des batailles syndicales à venir jusqu’aux élections européennes.
Il nous revient de proposer cette alternative, c’est-à-dire de travailler à un contenu différent mais aussi au chemin pour l’atteindre. n

*Caroline Bardot est membre du Comité exécutif national du PCF, rédactrice en chef adjointe de La
Revue du projet.

Renaud Boissac est responsable
de la rubrique Droit. Ils sont les coordonnateurs de ce dossier.

La Revue du projet, n° 36, avril 2014
 

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