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Louise Labé

1555 : à Lyon, cité alors effervescente, paraît un petit livre d’une dénommée Louise Labé, fille et femme d’artisans cordiers. Cet opuscule se compose d’un Débat de Folie et d’Amour (comédie ironique sur l’amour), de trois élégies,  de 24 sonnets, et de pièces d’éloges à l’auteur. Il connaît immédiatement un vif succès : quatre éditions en un an, et l’œuvre, entrée dans les manuels scolaires, traversera les siècles.

Cependant Louise Labé représente un des plus grands mystères de la littérature française. En effet, on connaît  peu sa vie : née en 1523, ou 1524, elle est mariée par son père, cordier illettré mais cossu (Pierre Charly, dit Labbé) à un autre cordier, dont elle devient veuve. Elle ne donne aucune suite à ses écrits et meurt en 1566. Vérité ou légende : elle fut d’un caractère assez singulier pour se former auprès de son frère dans les arts équestres et s’entraîner aux armes auprès de lui.
Comment une femme de sa condition sociale a-t-elle pu parvenir au degré d’érudition impliqué par son œuvre ? Est-elle aussi la Belle cordière, femme de mœurs légères connue du milieu des imprimeurs lyonnais ? Cette œuvre est-elle en réalité la mystification d’un cercle d’écrivains, dont Maurice Scève,  gravitant autour de l’imprimeur lyonnais Jean de Tournes ?

Mais quoi qu’il en soit de l’identité réelle de leur auteur (et en définitive ce qui importe est le texte), plus de 450 ans plus tard, ces écrits nous parlent.
Ils nous parlent d’abord parce qu’ils revendiquent hautement le droit au désir charnel des femmes et leur droit au savoir.

Dans son épître dédicatoire à la jeune Mademoiselle Clémence de Bourges, Lyonnaise, Louise Labé prie « les vertueuses Dames d’élever un peu leurs esprits par-dessus leurs quenouilles et fuseaux ». Nous pouvons y lire, dans une prose merveilleuse :« S’il y a quelque chose recommandable après la gloire et l’honneur, le plaisir que l’étude des lettres a accoutumé donner nous y doit chacune inciter ; qui est autre que les autres récréations desquelles, quand on en a pris tant que l’on veut, on ne peut se vanter d’autre chose, que d’avoir passé le temps. Mais celle de l’étude laisse un contentement de soi qui nous demeure plus longuement. » Si à la Renaissance ce plaidoyer pouvait s’entendre pour des femmes de la noblesse ou de la très riche bourgeoisie, il était peu concevable pour des femmes issues de milieux modestes.

Les Elégies et les Sonnets (genre tout nouveau pour ces derniers lors de leur parution) appartiennent à la poésie d’amour de la Renaissance, une poésie traditionnelle d’imitation, de Latins comme Catulle, d’Italiens comme Pétrarque. Mais une grande maîtrise de la construction, leur fluidité, leur grâce, les hissent au-dessus de beaucoup d’autres de la même époque.
Des accents simples et touchants (« Tu es, tout seul, tout mon mal et mon bien… ») annoncent le passage d’une écriture d’imitation à une écriture de l’intime (pas pour autant encore de l’autobiographique), qui sera une des marques de la modernité.

Oh ! si j’étais en ce beau sein ravie
De celui-là pour lequel vais mourant ;
Si avec lui vivre le demeurant
De mes courts jours ne m’empêchait envie ;

Si m’accolant, me disait : Chère Amie,
Contentons-nous l’un l’autre, s’assurant
Que jà tempête, Euripe, ni courant,
Ne nous pourra déjoindre en notre vie ;

Si, de mes bras le tenant accolé,
Comme du lierre est l’arbre encercelé,
La mort venait, de mon aise envieuse,

Lors que souef plus il me baiserait,
Et mon esprit sur ses lèvres fuirait,
Bien je mourrais, plus que vivante, heureuse.

Sonnet XIII

Louise Labé,
Œuvres poétiques, Gallimard, 2006
 

Katherine L. Battaiellie

La Revue du projet, n° 36, avril 2014

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