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Ouvriers malgré tout, Martin Thibault

Raisons d’Agir éditions, 2013
Par Igor Martinache
Représentant encore près d’un quart des actifs, les ouvriers ont davantage reculé sur le plan symbolique que dans leurs effectifs. Et la dévalorisation dont ils font l’objet jusque dans le langage – où on ne parle plus d’ouvriers, mais d’agents ou d’opérateurs est bien souvent intériorisée par ces derniers, qui cherchent à mettre cette condition devenue honteuse à distance par divers moyens plutôt que de la retourner en fierté de classe. C’est à la manière dont est aujourd’hui vécu le fait « d’être » ouvrier que Martin Thibault a consacré sa thèse de sociologie, thèse dont est issu le présent ouvrage. C’est plus exactement à une frange particulière des ouvriers, en l’occurrence « les jeunes » (moins de 30 ans) travaillant à la maintenance des trains à la RATP. Faute d’avoir eu l’autorisation d’accéder aux ateliers, le chercheur a étudié de manière approfondie une vingtaine de « cas », dont il s’est efforcé, par fréquentation et entretiens, de reconstituer la trajectoire le plus finement possible. Il montre ainsi le rapport complexe que ces derniers entretiennent à l’institution scolaire, et surtout à leur propre père, surtout quand ceux-ci sont immigrés, confirmant des éléments apportés par d’autres travaux antérieurs. Plus encore, il montre l’ambivalence de l’entrée dans la Régie publique : à un premier moment de contentement, une échappatoire vis-à-vis de la précarité et du statut d’ouvrier, succède une phase de désenchantement lorsque les enquêtés sont confrontés à la réalité du travail, et notamment à la pénibilité physique et surtout à la subordination qui la caractérise. Le temps hors travail devient alors l’occasion d’échapper à cette condition ouvrière à laquelle on croyait avoir échappé : les intéressés manifestent alors dans leurs loisirs comme dans leurs relations conjugales une aspiration vers les classes moyennes, un peu à l’image de « la bonne volonté culturelle » que Bourdieu avait identifiée chez ces dernières dans leur souci d’imiter pour les rejoindre les classes « supérieures ». En dépit du caractère circonscrit de l’analyse, cette étude fine apporte de précieux éléments à la réflexion sur les fractures qui traversent les couches populaires aujourd’hui, et entretient parmi elles une conscience de classe érodée.

La Revue du projet, n° 35, mars 2014
 

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